Malgré le couvre-feu et les mesures sanitaires, il y a encore un peu de vie la nuit à Montréal. Nous sommes allés à la rencontre de ceux qui travaillent pendant que la ville dort. Portraits.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Vendredi soir, 22 h 30, à la station de métro Papineau.

Nous sommes le 18 février. Maxime St-Arnaud, chauffeur à la Société de transport de Montréal (STM), s’apprête à commencer son quart de nuit au volant de l’autobus 15, qui traverse le centre-ville jusqu’à l’avenue Atwater. Le Village gai est désert.

À 23 h, nous sommes la seule personne à monter dans son autobus. Et nous le serons tout au long du dernier trajet aller-retour de la ligne 15 avant qu’elle devienne la 358 pendant la nuit.

« Une vision presque apocalyptique, laisse tomber Maxime St-Arnaud. Toutes les nuits, je roule lentement avec mon autobus vide. J’ai hâte que cela finisse. »

Le trajet de l’autobus 15, c’est celui de la place des Festivals, des magasins du centre-ville, des bars de la rue Crescent, du campus de l’Université Concordia, du complexe Alexis-Nihon... Seul le parc Émilie-Gamelin est occupé par des sans-abri. Pour le reste, essentiellement des voitures de police et de livreurs se croisent ici et là.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Maxime St-Arnaud, chauffeur à la STM, s’apprête à commencer son quart de nuit au volant de l’autobus 15, qui traverse le centre-ville jusqu’à l’avenue Atwater.

Maxime St-Arnaud est employé de la STM depuis 12 ans. C’est par choix qu’il travaille de nuit. « Je peux passer plus de temps avec mes enfants et j’évite le trafic », explique celui qui vit à Belœil.

« Les cernes s’agrandissent, mais j’aime ça la nuit, poursuit-il. L’ambiance est festive. »

Le jour, les autobus du centre-ville sont pleins de travailleurs pressés. Le soir, les passagers sortent se divertir. « C’est carrément une autre job. »

Avec la pandémie et le couvre-feu, c’est une tout « autre job » aussi.

C’est ennuyant par moments. Je m’ennuie de l’action, des gens sur le party. Des gangs avec qui j’avais créé des liens et qui me saluaient avec mon nom. J’aime jaser avec le monde.

Maxime St-Arnaud, chauffeur à la STM

Les veilles de soirs de semaine, il a néanmoins quelques clients habituels. À 1 h 30, il embarque les quatre mêmes hommes qui font de l’entretien ménager. Il a aussi une passagère fidèle qui travaille à TVA. Vérification faite le lendemain de notre trajet avec lui, Maxime St-Arnaud aura embarqué six personnes au cours de sa nuit de travail.

S’il a ses listes d’écoute de musique pour lui tenir compagnie, il n’a plus d’endroit pour aller se chercher un café au milieu de la nuit comme il en avait l’habitude. Même la Place des Arts est éteinte. « C’était beau avec les lumières. »

Au début de la pandémie, Maxime St-Arnaud a souffert d’anxiété au sujet de la COVID-19. Il venait aussi de perdre son père en raison d’un cancer. « Heureusement, on a pu lui faire des vraies funérailles. »

Là, ça va mieux. « Mais je vais être honnête avec toi, j’ai arrêté d’écouter les nouvelles cela fait un bout. »

Si la STM maintient son service de nuit, c’est parce que c’est un service essentiel.

Maxime St-Arnaud a hâte d’accueillir plus de passagers, mais aussi d’enlever son couvre-visage au quotidien. « Je suis un gars souriant », assure-t-il pince-sans-rire.

Le cycle de la vie

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Sara Lemieux travaille comme infirmière à l’unité Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine depuis 2009.

Si le centre-ville de Montréal est inanimé la nuit avec le couvre-feu et la pandémie, il y a toujours beaucoup de vie dans l’unité Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine.

Sara Lemieux y travaille comme infirmière depuis 2009. Son horaire est de nuit (de 23 h 15 à 7 h 30) par choix. « J’aime l’atmosphère et l’équipe, dit-elle. On s’entraide beaucoup. En fait, nous ne sommes plus des collègues mais des amis. »

Bien que les naissances ne ralentissent pas la nuit à Sainte-Justine, il règne un calme dans l’hôpital pédiatrique du chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

Pourquoi avoir choisi l’unité Mère-Enfant ? « Mon amour pour les bébés, répond Sara Lemieux. Et j’aime aider les mamans. »

Le premier soir du couvre-feu, c’était étrange pour elle de sortir de la maison pour se rendre au boulot, mais en empruntant l’autoroute 40, elle a vite constaté qu’ils sont somme toute beaucoup de gens à travailler la nuit.

Pour l’infirmière de 32 ans, « c’est effrayant » de penser qu’elle pourrait être la porte d’entrée du virus pour son amoureux et leurs deux enfants. « C’est un stress de plus », confie-t-elle.

Or, elle continue d’adorer son travail malgré la pandémie.

Je suis contente de sortir travailler comme avant et de retrouver mes collègues.

Sara Lemieux, infirmière à l’unité Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine

Et pandémie ou pas, chaque naissance demeure unique et émouvante. « Les familles sont toujours heureuses d’accueillir un nouveau-né. Pour nous, la vie continue. Même que c’est un travail valorisant. Je me sens utile. »

Nourrir Montréal

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David Bouchard est boulanger à la Boulangerie Guillaume depuis 10 ans.

La pandémie nous aura fait comprendre l’importance des travailleurs essentiels. Ceux qui nous soignent et ceux qui nous nourrissent...

Faire du pain, David Bouchard en faisait bien avant la pandémie. Il est boulanger à la Boulangerie Guillaume depuis 10 ans.

Lors de notre rencontre, il s’apprêtait à travailler de 16 h à minuit avec trois autres collègues, dont un qui fredonnait la ballade Everybody Hurts du groupe R.E.M.

David Bouchard aime son métier. « J’aime façonner le pain, dit-il. Pour chaque pain, il faut adapter les paramètres. C’est un travail artisanal. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La boulangerie est située boulevard Saint-Laurent, dans le Mile End. Habituellement, c’est un quartier qui grouille de vie, de jour comme de nuit.

La file ne dérougit à peu près jamais chez Guillaume. Les habitués deviennent accros à certains produits (il faut essayer le succulent pain de fesse patates et cheddar). La boulangerie est située boulevard Saint-Laurent, dans le Mile End. Habituellement, c’est un quartier qui grouille de vie, de jour comme de nuit. « Le couvre-feu fait une grosse différence. Il y a quelques voitures qui passent, mais c’est silencieux. On se croirait presque à la campagne », dit le Montréalais de 30 ans.

Ce dernier n’habite pas très loin de son lieu de travail, dans le secteur Petit Laurier du Plateau. Avec les mesures sanitaires et le confinement, il se considère chanceux de vivre dans un quartier animé où pullulent des commerces indépendants et des cafés. « L’esprit de communauté est toujours là. »

Grâce à son travail, David Bouchard a une certaine vie sociale que d’autres gens en télétravail n’ont pas.

Si je travaille depuis 10 ans chez Guillaume, c’est parce que l’ambiance de travail est vraiment l’fun.

David Bouchard, boulanger

En janvier dernier, les employés et les clients de Chez Guillaume ont eu la frousse quand un incendie a forcé la fermeture du commerce. « Tout le monde avait une petite boule au cœur. »

Heureusement, la fermeture a duré deux semaines, et les dommages ont été somme toute minimes. « J’étais content de reprendre le travail assez vite. Je n’aurais pas voulu aller travailler ailleurs », lance David Bouchard.

Seul au bar

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Daniel Boulianne, barman, a pris la responsabilité du bar de l’hôtel Nelligan.

Daniel Boulianne fait partie des rares gérants de bar qui continuent de travailler malgré les mesures sanitaires et le couvre-feu. Or, il est seul au bar de l’hôtel Nelligan, et les soirées de travail sont peu fréquentes.

Au cours de la fin de semaine de la Saint-Valentin, où les réservations étaient nombreuses, il était en poste. « On fait du service aux chambres avec des cocktails, nous a-t-il expliqué. On sent que les gens ont besoin de changer d’air. »

Daniel Boulianne a travaillé à La Distillerie, puis aux bars El Pequeño et The Coldroom, situés dans le Vieux-Montréal. Entre-temps, il a aussi remporté plusieurs prix de mixologie, dont le titre du champion canadien du concours Bols Around the World.

Juste avant la pandémie, Daniel Boulianne a légèrement réorienté sa carrière. Il a accepté l’offre du groupe Antonopoulos de prendre la responsabilité du bar de l’hôtel Nelligan. L’été dernier, quand les mesures se sont assouplies, il s’occupait de la terrasse avec grand bonheur.

La vie grouillante pré-pandémique du Vieux-Montréal lui manque. Les restaurants, les touristes, les boutiques...

C’est rendu que ce n’est pas difficile de se trouver un parking.

Daniel Boulianne, barman à l’hôtel Nelligan

Le barman s’ennuie aussi de sa communauté. Ses amis des autres bars et restaurants. « Je connais des gens partout. »

Près d’un an après le début de la pandémie, Daniel Boulianne a peur de dire qu’il « connaissait des gens partout ». Il craint la fermeture de nombreux établissements qui font partie de l’ADN nocturne de Montréal. Lui-même a fait de petits contrats de livraison et de nettoyage « juste pour [s]’occuper ».

Chose certaine, « la vie nocturne ne sera pas ce qu’elle était », dit-il.

Daniel Boulianne espère que le gouvernement provincial imitera l’Ontario en autorisant la vente des spiritueux et des cocktails pour emporter. À Montréal, une association a même été créée par Kevin Demers (The Coldroom), Toby Lyle (Pub Burgundy Lion) et Andrew Whibley (Cloakroom Bar).

Daniel Boulianne a hâte de jaser avec des clients assis de l’autre côté de son comptoir, notamment pour leur faire découvrir Montréal. Les rares soirs où il travaille cet hiver, le barman essaie par ailleurs d’aller porter lui-même les cocktails aux clients des chambres de l’hôtel Nelligan qui en commandent.

« Comme je dis souvent, je ne travaille pas dans le milieu des cocktails, mais dans le milieu de l’hospitalité. »