A-t-on réagi de façon déraisonnable au Québec face à la pandémie de COVID-19, tant les autorités, les médias que les experts ? En général, oui, plaide le physicien Normand Mousseau dans un essai coup de poing publié ce mardi aux Éditions Boréal. Discussion à propos du livre et de la place accordée à la dissonance dans la crise actuelle.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Nous rencontrons Normand Mousseau dans une salle de conférence de l’Université de Montréal, où il enseigne. Sur la table, un exemplaire fraîchement imprimé de son plus récent livre, Pandémie, quand la raison tombe malade.

« La manière dont la pandémie a été gérée au Québec et au Canada, comme dans de trop nombreux pays dans le monde, semble avoir été encouragée par des experts sans imagination, dotés d’une vision réductrice qui, à mon grand désarroi, a gagné les autorités avec l’appui des médias », écrit Normand Mousseau, qui a déjà plusieurs livres à son actif, dont Gagner la guerre du climat – douze mythes à déboulonner et Comment se débarrasser du diabète de type 2 sans chirurgie ni médicament.

Son point de vue, minoritaire, s’écarte sans contredit de l’approche et de la pensée qui dominent actuellement dans la société québécoise. Est-il difficile d’exprimer sa dissonance dans la crise actuelle ? « Oui, beaucoup », répond Normand Mousseau, dont le côté affable et rieur contraste avec la sévérité de son analyse.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et auteur du livre Pandémie, quand la raison tombe malade.

Une des raisons à cela, c’est le fait que ce soit à caractère scientifique. À la base, il y a la compréhension du virus et la compréhension de l’épidémiologie. Beaucoup de gens qui, normalement, sont des voix critiques dans la société se retrouvent désemparés face à l’analyse technique qu’on a besoin de faire.

Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et auteur du livre Pandémie, quand la raison tombe malade

Ce qu’il considère comme un manque de nuances et de contre-pouvoirs dans l’espace public donne selon lui du souffle aux mouvements conspirationnistes, desquels il se distancie clairement dans son essai. « Les gens qui ne seraient pas portés vers les extrêmes se retrouvent poussés dans la seule place où ils peuvent faire résonner leurs idées, soit dans les groupes extrémistes farfelus », déplore-t-il.

A-t-il peur que son discours soit justement repris par les conspirationnistes ? « C’est un problème qui touche toute la société, rappelle le physicien. Et non, je ne peux pas me censurer de peur que mon propos soit déformé par 5 % de la population. »

Des blâmes à tous

Normand Mousseau estime que la Santé publique du Québec a poussé la note beaucoup trop loin lors du premier confinement, au détriment des gens les plus fragiles. Les effets collatéraux des mesures sanitaires sont centraux dans son argumentaire. « Et on a répété l’expérience. Ça fait huit semaines qu’on est enfermés ! », s’enflamme-t-il. Dans son essai, il s’en prend aux médias, qui se sont selon lui cantonnés dans certains « cadres d’analyse » (par manque de culture scientifique et par paresse) et qui ont choisi le « camp de la peur ».

Le professeur de physique en a aussi contre les experts cités dans les médias, qui sont à ses yeux « dans une approche de contrôle de la société, et non dans une approche de critique constructive ». Il critique également l’épidémiologie : la complexité et l’imprécision des données avec lesquelles les épidémiologistes travaillent peuvent à ses yeux mener à des « projections qui n’ont absolument aucune relation avec la réalité ».

Est-ce possible que tout le monde ait été dans le tort à ce point ?

Ce n’est pas tout le monde, répond Normand Mousseau, mais il y a quand même une voie dominante qui s’est établie rapidement vers des solutions similaires. Il y a un effet d’emballement, une boucle de rétroaction qui a amené les gens dans une certaine direction. Or, on sait qu’il y a des alternatives.

Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et auteur du livre Pandémie, quand la raison tombe malade

M. Mousseau cite l’exemple de la Corée du Sud, qui a mis en place un système de dépistage et de traçage efficace sans ordonner de confinement de grande ampleur. Il consacre aussi un chapitre à la Suède et à son approche non coercitive. Si la Suède compte moins de morts en proportion de la population que des pays comme l’Espagne ou la Grande-Bretagne sans avoir fermé ses écoles et ses services sociaux, elle en compte en revanche beaucoup plus que des pays voisins.

N’empêche, des études montrent que les interventions des États, et en particulier le confinement, ont eu des effets importants sur la réduction de la transmission… « Oui, évidemment ! s’enflamme de nouveau le professeur. Si tu embarres tout le monde, c’est sûr que le virus ne se propagera pas ! »

Si Normand Mousseau écarte l’idée hautement controversée d’atteindre l’immunité collective en laissant circuler le virus librement, il écrit qu’on pourrait « tolérer » une propagation plus large chez les jeunes afin de créer une « immunité tampon » et ajouter des mesures supplémentaires pour protéger les gens les plus à risque. À ce sujet, les épidémiologistes constatent que, lorsqu’on laisse les jeunes s’infecter, ça finit par atteindre les personnes vulnérables, qui vivent aux côtés des gens en santé. « Qui sont les morts chez les personnes âgées ? C’est vraiment les gens plus faibles, qui vivent dans des endroits où il peut y avoir une propagation très rapide. On peut protéger ces gens-là », croit-il.

« Je ne prétends pas avoir la réponse à tout, convient le chercheur, qui œuvre dans le domaine des matériaux et de la biophysique. Mais pour moi, toute cette gestion-là, c’est une gestion qui manque de finesse, de subtilité, de nuances, et qui me bouleverse dans le contexte en principe d’une société moderne. »

IMAGE TIRÉE DU SITE DES ÉDITIONS DU BORÉAL

Pandémie, quand la raison tombe malade, de Normand Mousseau

Critiques et réflexions

Nous avons transmis le livre de Normand Mousseau à quatre acteurs ou observateurs du monde de la santé pour parler de son contenu et de dissonance. Voici leurs commentaires.

Danny Castonguay, médecin de famille

Le travail du DCastonguay l’a amené à constater à la fois les ravages de la maladie chez les gens vulnérables et les dommages collatéraux des mesures chez ses patients. « J’aimerais voir émerger un contre-pouvoir, soit-il contre-discours, mais ce discours doit être responsable et tenir compte du fait que les mesures en place visent à protéger des vies humaines », dit-il. Si le livre de Normand Mousseau manque souvent sa cible, selon lui, il a le mérite d’être à la fois dissonant et responsable, croit le DCastonguay. « On dirait que chaque fois qu’un discours d’opposition sort, même plutôt raisonnable, on le classe du côté des conspirationnistes, se désole-t-il. Or, je pense qu’il y a quand même plusieurs modèles raisonnables qui peuvent être mis en place. »

André-Pierre Contandriopoulos, professeur émérite au département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’École de santé publique de l’Université de Montréal

PHOTO FOURNIE PAR ANDRÉ-PIERRE CONTANDRIOPOULOS

André-Pierre Contandriopoulos, professeur émérite au département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’École de santé publique de l’Université de Montréal

M. Contandriopoulos cite un texte de la philosophe américaine Hannah Arendt. Plus on entend de positions différentes, plus on peut se mettre à la place des autres et plus valides sont les conclusions, écrit-elle. « Pour moi, ce sont des morceaux, des pièces, dit-il à propos de l’essai de M. Mousseau. S’ils s’inscrivent dans un débat, s’il s’agit là d’une lecture possible des connaissances, ce n’est pas inintéressant, dit-il. Si, par contre, c’est un document qui va venir nourrir des opinions très radicales et très tranchées, même en détournant de ce que M. Mousseau voulait faire, alors on se met à renforcer les tensions. Si ça participe à créer des groupes et des croyances fortes, c’est dangereux. »

Gilles Bibeau, professeur émérite en anthropologie à l’Université de Montréal

PHOTO FOURNIE PAR GILLES BIBEAU

Gilles Bibeau, professeur émérite en anthropologie à l’Université de Montréal, spécialisé en anthropologie médicale

L’appel à la raison lancé par Normand Mousseau laisse l’anthropologue Gilles Bibeau perplexe. Le contexte dans lequel les décisions sont prises est imprégné d’incertitude et d’une très grande complexité, rappelle l’expert en anthropologie médicale. Et la science ne parle pas d’une seule voix. « Il n’y a pas de vérité absolue et nous sommes dans une période où les gens ont peur, souligne-t-il. S’il pense qu’on va passer de l’incertitude à la certitude, de la perplexité à la tranquillité de l’esprit par le recours strict à la raison, je regrette, mais ça m’apparaît la vision de quelqu’un qui travaille en laboratoire. » Il déplore par ailleurs « l’attaque frontale » que Normand Mousseau fait à l’épidémiologie, qui témoigne selon lui du manque de connaissances du physicien en la matière.

Laurence Monnais, professeure en histoire à l’Université de Montréal

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Laurence Monnais

Historienne spécialisée en santé, Laurence Monnais estime que plusieurs aspects du livre ont du sens : le manque d’investissements en santé publique, le système hospitalo-centriste, l’obsession des statistiques… « Mais c’est un peu perverti, à mon avis, par des phrases à l’emporte-pièce et par l’absence de bibliographie », déplore Mme Monnais. Elle donne l’exemple de l’accusation que M. Mousseau porte envers les experts cités dans les médias de vouloir passer un « message idéologique », ou de celle envers les médias de choisir le « camp de la peur ». « Et cette idée qu’il y a des faits qu’on n’a pas pris en considération, qu’il y a une science qui n’a pas été suivie… Si on ne me donne pas des précisions là-dessus, je trouve ça dangereux, quelque part. »