Il existe quantité de guides pratiques écrits par des psys. Avec Phora, l’essayiste et psychanalyste Nicolas Lévesque emmène le lecteur dans les coulisses de la psychothérapie telle qu’il la pratique, lui. Son approche est guidée par la conviction que la voie pour réparer les êtres, c’est celle du cœur.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Être psy, c’est porter, selon Nicolas Lévesque. Porter – phora, en grec, d’où le titre de son récent essai — ce que ses patients viennent déposer dans son bureau : les douleurs, les fragilités, les colères difficiles ou impossibles à exprimer aux proches. Le cœur qui saigne, la tête qui tourne, ce trop-plein psychique qui fait dérailler le cours des jours.

Qu’en fait le psy ? Il absorbe ces « matières dangereuses » et les dépose à son tour dans un lieu protégé, quelque part dans son inconscient, et il les décompose. « L’écriture fait partie de ce processus-là, pour moi. Elle me permet de prendre ce que les gens me donnent et de le transformer », explique-t-il. L’écriture est ce lieu où il se dépose, lui. C’est aussi ce qui le porte.

Phora, son huitième livre et le premier sur sa pratique de psy, n’a rien d’un ouvrage didactique. Il s’agit plutôt d’une réflexion impressionniste et néanmoins très sérieuse sur son métier. Un livre qu’on a envie de lire par à-coups et non d’une traite. Pour mieux y revenir et puiser chaque fois des mots qui résonnent.

Aucune étude de cas, ici. Que des fragments de confidences, commentées plus que décortiquées. Surtout, des pages et des pages empreintes de sagesse sensible où Nicolas Lévesque montre ce que peut être la psychanalyse, ce qu’elle change en lui et comment elle peut faire du bien aux autres.

Remède culturel

Nicolas Lévesque a étudié la psychologie, mais c’est au contact de ses patients qu’il dit avoir appris à être thérapeute. Il se dit psychanalyste. Pas parce qu’il adhère au dogme — « un psy qui n’a qu’une seule approche, selon moi, est un mauvais psy », dit-il —, mais parce que cette manière d’explorer l’âme humaine s’oppose à une vision qu’il juge trop rationnelle de la psychothérapie.

« Ce que j’aime de la psychanalyse, c’est qu’elle est liée à un héritage littéraire, anthropologique, théâtral et philosophique. Freud avait tout lu ça. Je trouve que [cette culture] est la meilleure formation pour les psys, et c’est un geste politique pour moi de la défendre contre la formation scientifique qu’on donne aux psys en ce moment. »

En écrivant, il voulait montrer que la thérapie n’est pas une théorie qu’on plaque sur un individu (« Je trouve ça hyper violent », dit-il), mais un geste bien plus « affectif » et « créatif » que ça.

Comme père et comme psy, j’ai trouvé que c’est plutôt dans le cœur que ça se passe et non dans la tête. On parle peu de la langue du cœur. Ou on en parle mal.

Nicolas Lévesque, psychanalyste

Que la santé mentale soit moins taboue dans notre société ne l’étonne pas. Et ne le rassure pas non plus. Justement parce que le discours actuel vise d’abord la tête et le cerveau. Très rationnel, donc. « On a transmis l’idée qu’il n’est pas sage d’écouter ses émotions. Que si on le fait, ça va nous mener à la mauvaise place. La tête aussi peut nous amener à la mauvaise place, juge-t-il. Ça, on ne le dit pas assez. »

PHOTO FOURNIE PAR VARIA

Phora – Sur ma pratique de psy, de Nicolas Lévesque

L’engagement vrai

Son métier de psy, il le pratique donc de manière engagée. Il parle beaucoup lors des séances. « Probablement trop », écrit-il. Mais il assume. Il ne croit pas aux psys « fantômes » qui ne se mouillent pas. Ou qui se « cachent » derrière une méthode. Afficher sa « signature » est pour lui une façon d’affirmer que la psychothérapie n’a rien d’une recette et que le lien entre le patient et le thérapeute « n’est pas fake ».

« Mes patients ne se gênent pas pour me dire que ce que je leur ai dit la semaine d’avant, ça ne marche pas. J’adore ça ! avoue-t-il. Le but du psy est de créer une ambiance de travail où on prend tous les deux toute l’intelligence et le cœur qu’on a pour essayer de bricoler quelque chose qui a plus d’allure [pour le patient]. »

Et si le psy reçoit parfois des confidences lourdes à porter, il arrive aussi que ses patients lui fassent du bien. Qu’il s’imprègne de leur sagesse à eux. « Ça, c’est le bout le plus le fun de ma job, lance-t-il, l’œil étincelant. Il y a des gens qui sont bien plus avancés que moi sur certaines affaires. Les psys ne sont pas des gens qui ont tout compris. On est des êtres humains comme les autres. » Avec un talent supplémentaire, sans doute, pour faire un geste essentiel : accueillir une personne vulnérable et lui mettre la main dans le dos.

Nicolas Lévesque sera au Salon du livre de Montréal, le samedi 23 novembre, de 13 h à 14 h, au stand 732.

Phora – Sur ma pratique de psy. Nicolas Lévesque. Coll. Prose de combat. Éd. Varia. 198 pages.