Lorsque le petit monsieur s’est mis en garde, mimant avec ses poings et son jeu de jambes un combat de boxe digne du XIXsiècle, un frisson de honte m’a parcouru l’échine.

Publié le 15 mai

Il venait de frapper au visage un arbitre adjoint de 17 ans, après l’avoir insulté avec assez d’insistance et de véhémence pour qu’un parent ait le temps de filmer la scène.

Heureusement que le juge de touche, qui faisait une tête de plus que lui, n’a pas eu le temps de l’envoyer valser. Un autre parent s’est chargé de plaquer l’assaillant au sol. Vous avez sans doute vu les images, captées par un téléphone cellulaire le week-end dernier à Dollard-des-Ormeaux. Elles ont été diffusées en boucle en début de semaine, sur toutes les chaînes.

Lisez notre texte « Un jeune arbitre de soccer agressé par un spectateur »

Apprendre qu’il s’agissait d’un grand-père venu voir jouer au soccer son petit-fils de 14 ans n’a pas arrangé les choses. Pas plus qu’être informé, de son preuve aveu, qu’il est un enseignant à la retraite, dans une lettre d’excuses qui semblait avoir être recopiée du Guide pour les nuls : comment s’éviter des poursuites judiciaires en trois étapes faciles.

Un grand-papa qui se prend pour Sugar Ray Leonard, qui décoche un crochet du droit à un arbitre mineur payé au salaire minimum, pour une décision dans un match de soccer U-15. Et qui qualifie dans une lettre son geste de « moment d’égarement ». La classe (je ne parle pas de son ancien lieu de travail).

Je mettrais ma main au feu que c’était pour un hors-jeu. Les arbitres adjoints se font presque toujours enguirlander pour un hors-jeu au soccer. Et les trois quarts du temps, cela tient au fait que le spectateur ne saurait distinguer un hors-jeu de papules érythémateuses et œdémateuses, prurigineuses, fugaces et migratrices, touchant le tégument. Vous ne savez pas de quoi il s’agit ? Moi non plus. C’est du chinois. Comme le hors-jeu pour la plupart des parents dans les gradins des matchs de soccer de leur enfant.

Ils n’ont pas vu l’appel de balle, ils n’ont pas fait attention au moment précis où le ballon a été distribué ni au défenseur latéral qui traînait les pieds, mais parce qu’ils voient l’attaquant de l’équipe adverse soudainement seul avec le ballon, la voie libre vers le but, ils décrètent avec conviction qu’il y a hors-jeu. Je l’ai entendu toute ma vie. Quand j’étais joueur, quand j’étais entraîneur, quand j’étais arbitre, aux matchs de mon fils, il y a deux semaines encore au stade Saputo.

Parfois, ce n’est pas le hors-jeu. Parfois, c’est un tacle un peu brutal ou une main qui a échappé à l’arbitre. Parfois, le coup de sang a une autre origine, dans un autre sport, dans un autre contexte. Quand j’avais 16 ans, mon coach de soccer s’en est pris physiquement à mon coach de hockey, après un match de championnat provincial, parce qu’il estimait que son fils n’avait pas eu assez de temps de glace. Un adulte, censé donner l’exemple.

Le phénomène du parent – ou grand-parent – qui perd le nord ne date pas d’hier. Mais les arbitres semblent de plus en plus en faire les frais. Le mois dernier, dans le Mississippi, l’arbitre d’un match de softball de fillettes de 12 ans a été attaqué par derrière dans le stationnement par une spectatrice qui portait un t-shirt sur lequel était inscrit « Mère de l’année ».

En Géorgie, toujours en avril, un arbitre a été attaqué par des parents et des joueurs de 14 ans d’une équipe de basketball affiliée à une église. Ses blessures ont nécessité 30 points de suture. Et dans un match de hockey au Colorado il y a quelques semaines, un père a attaqué un jeune arbitre en lui vaporisant du désinfectant au visage.

Aux États-Unis, le mauvais comportement de parents serait attribuable à 75 % des démissions d’arbitres dans le sport scolaire (au secondaire), selon un sondage réalisé en 2017 par la National Association of Sports Officials. Il y a aussi une pénurie d’arbitres au Québec, constatait il y a un an mon collègue Alexandre Pratt, en parlant du hockey mineur.

Des évènements comme celui mettant en scène le Will Smith de Saint-Laurent ne risquent pas d’encourager les jeunes à devenir des arbitres.

Le nœud du problème de la « rage des gradins », qui a été établi depuis longtemps par les psychologues, ce sont ces parents qui font de la projection sur leurs enfants ou qui compensent les rêves brisés de leur propre jeunesse dans le sport.

Mon tout premier job fut arbitre au soccer, de 14 à 16 ans, dans l’Ouest-de-l’Île où a justement sévi le Bruce Lee des papys, il y a deux samedis. J’ai rapidement compris qu’il s’agissait d’un rôle ingrat, pour lequel on est constamment critiqué alors que les erreurs sont inévitables, et très rarement remercié pour ses efforts et sa bonne foi.

Cette expérience m’a permis, dès l’adolescence, de prendre la pleine mesure de l’étendue désolante de la bêtise humaine. Des parents fous de rage, qui n’y connaissent souvent pas grand-chose au sport, mais qui s’improvisent malgré tout experts, et qui régressent à l’enfance en proférant des injures et parfois même des menaces à peine voilées aux arbitres, aux entraîneurs et même aux joueurs. En oubliant qu’il s’agit, justement, d’un jeu d’enfants.

Sur des terrains de l’Ouest canadien à la côte est américaine en passant par Dollard-des-Ormeaux, où j’ai souvent joué, où j’ai vu mon fils jouer aussi, je n’ai jamais vu un parent se ridiculiser autant que ce pugiliste raté de grand-père ex-enseignant. Mais j’ai vu quantité de pères et de mères perdre le sens de la mesure, de leurs responsabilités et du civisme le plus élémentaire. Et j’ai eu, plus souvent qu’à mon tour, honte de mon prochain.