Alors que les constructeurs voyaient la domotique comme la norme de l’avenir en matière d’habitation au début des années 90, celle-ci n’est toujours pas légion dans les foyers de la province. Le Québécois moyen n’est pas tout à fait prêt à investir dans ces technologies censées lui simplifier la vie... sauf, peut-être, pour protéger son logis.

Laurie Richard
Laurie Richard LE SOLEIL

Alors que les constructeurs voyaient la domotique comme la norme de l’avenir en matière d’habitation au début des années 90, celle-ci n’est toujours pas légion dans les foyers de la province. Le Québécois moyen n’est pas tout à fait prêt à investir dans ces technologies censées lui simplifier la vie... sauf, peut-être, pour protéger son logis.

Environ 20 % des nouvelles constructions québécoises bénéficient d’un système de sécurité domotique. « C’est du haut de gamme pour une clientèle bien ciblée », soulève André Gagné, directeur du service technique à l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ). Après la protection à domicile, on tire surtout profit de l’automatisation résidentielle pour contrôler la consommation d’énergie et pour une question de confort.

La première vague de domotique émerge aux États-Unis à la fin des années 80. C’est un flop total, relate M. Gagné : « Changer l’éclairage de ma maison pour une heure, faire couler son bain ou allumer la lumière à distance : c’étaient des gadgets. Ça ne répondait pas aux besoins des consommateurs et ça coûtait très cher ! »

En parallèle, les compagnies de système de sécurité s’imposent. C’est grâce à ces derniers que la domotique connaît un second souffle autour de l’an 2002. Ils permettent d’ajouter des fonctions graduellement, une option que la domotique du siècle dernier n’offrait pas.

La convivialité est de mise pour les systèmes domotiques d’aujourd’hui. « On vend de la simplicité, indique Martin Desmarais, président de la compagnie Ambios, spécialisée dans les solutions de contrôle d’ambiance. Les gens font appel à nous pour régler des problèmes qu’ils se sont eux-mêmes créés dans leurs nouvelles maisons. »

Le système d’alarme domotique est la base, selon Mario Deschênes, consultant en domotique-sécurité chez DomoXpert. Pour automatiser une résidence, il faut avoir tout d’abord des détecteurs, déjà implicites au dispositif de sécurité.

Le « cœur » du système domotique coûte 10 % de plus qu’un système de sécurité « normal ». Il pourra ensuite être « mis à jour » par l’ajout d’autres composants comme un gestionnaire d’éclairage ou un système de télécommunications branché à Internet. Les autres dispositifs qui viendront s’y greffer devront toutefois « parler » la même langue.

Le développement de la domotique est ralenti par l’incompatibilité des langages informatiques. M. Deschênes compare le phénomène à celui des magnétophones VHS et Bêta : « Chaque compagnie pousse son produit parce qu’il croit que c’est le meilleur. C’est le marché qui va décider. »

Les entreprises élaborent présentement un protocole uniforme pour que tous les appareils puissent communiquer entre eux, souligne M. Deschênes. La maison pourra alors « penser » et apprendre les habitudes de vie des résidants, sans qu’ils aient à la programmer.

Un miroir avec téléviseur intégré, du papier peint animé, un garde-manger à capteur radio... Les gadgets dignes des films de science-fiction se retrouveront-ils bientôt dans nos maisons ?

Plusieurs technologies dites futuristes existent déjà, mais ne sont pas encore développées à grande échelle. « Il faut beaucoup de monde qui veut une technologie avant qu’elle soit disponible. Les choses les plus simples vont se répandre plus facilement », avance Philippe Mabilleau, directeur du département de génie électrique et informatique de l’Université de Sherbrooke.

Martin Desmarais note que le contrôle d’éclairage et la diffusion de musique « multipièce » sont deux innovations de plus en plus populaires. « On fonctionne avec un bouton selon des scénarios événementiels : on mange, on cuisine, on fait le ménage, on relaxe... », explique-t-il. Les rideaux motorisés et les cinémas maison connaissent également un certain succès, au dire du spécialiste.

Et combien coûte cet arsenal? « La domotique est beaucoup plus démocratique, mais il y a encore un coût pour acheter de la qualité, affirme M. Desmarais. Je passe après les comptoirs en granit dans la cuisine. Je suis comme un buffet. Même les hyperfortunés ne peuvent pas tout prendre. »

Comme toute nouvelle technologie, la domotique peut faire peur. Un citoyen n’acceptera pas d’emblée de se faire « surveiller » dans sa demeure et les technophobes ne sont pas près de troquer leurs bons vieux interrupteurs contre un panneau de contrôle qui pourrait disjoncter.

« Lorsqu’on veut assurer la sécurité d’une personne à domicile, on ne veut pas l’espionner, précise Philippe Mabilleau. Il y aurait ingérence dans la vie privée. Personne ne va accepter que l’on pose une caméra chez eux. »

De plus, la domotique relève encore de l’insondable pour tous ceux qui peinent à programmer un magnétoscope. « La majorité ont peur que ça ne fonctionne pas et de devoir payer des frais !, affirme André Gagné, directeur du service technique à l’APCHQ.

Par ailleurs, la plupart des gens ne sont pas à l’aise avec « les objets qui parlent». Du répondeur téléphonique jusqu’aux automobiles de luxe qui annoncent l’heure du plein, les machines humanisées « ne correspondent pas à la façon dont les gens veulent interagir avec les autres et la technologie », conclut M. Mabilleau.

Est-ce que ça vaut le coup...et le coût?

La domotique n’apporte pas de valeur ajoutée à une propriété, d’après André Gagné, directeur du service technique à l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ). Elle peut même créer de nouveaux problèmes.

Lorsqu’on veut rénover, par exemple, il faut débrancher le système à cause des détecteurs de mouvement. M. Gagné a été témoin de situations fâcheuses. « Une batterie s’est éteinte et la programmation a dû être refaite à neuf. Ça a coûté une beurrée ! », relate-t-il.

« Il existe des solutions moins coûteuses et moins compliquées », ajoute M. Gagné. Certains dispositifs classiques, comme des thermostats programmables, remplissent aussi bien les mêmes fonctions qu’un système domotique, sans être centralisés.

M. Gagné consent néanmoins que les systèmes domotiques sont profitables dans les immeubles. Les gestionnaires peuvent contrôler le tout à distance, le soir et la fin de semaine, et mettre un terme à la consommation inutile d’énergie engendrée par les lumières allumées ou le chauffage inutile de certains locaux.

La domotique est aussi considérée comme une option de choix pour les locataires aux prises avec une déficience. Le professeur Philippe Mabilleau est membre du laboratoire multidisciplinaire DOMUS, dédié à la recherche en domotique et en informatique mobile de l’Université de Sherbrooke. Leur clientèle visée : les gens atteints de problèmes de déficiences cognitives, telles les maladies dégénératives comme l’Alzheimer.

« On veut développer des appartements assez intelligents capables de les maintenir à domicile de façon sécuritaire plus longtemps », souligne le professeur, qui remarque un grand intérêt du côté politique. Une telle domotique permettrait effectivement d’abaisser les coûts de santé en retardant les institutionnalisations.

Un autre avantage : toute technologie développée dans ce sens pourra éventuellement être utilisée par tout le monde. « Parfois, les personnes handicapées dans les débuts d’utilisation d’une technologie sont plus tolérantes», convient M. Mabilleau.