(New York) Le jour où la Chambre des représentants a voté pour la réforme de la santé de Barack Obama, Joe Biden a glissé à l’oreille du président un compliment contenant un mot vulgaire qu’un micro ouvert a capté : It’s a big f… ing deal.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Samedi matin, au lendemain du vote de la Chambre sur un projet de loi de 1200 milliards de dollars américains sur les infrastructures, le président et sa vice-présidente se sont gardés de tout écart de langage lors d’une intervention à la Maison-Blanche devant les journalistes. Mais ils ont peut-être répété en privé les mots adressés au 44e président le 21 mars 2010.

« Je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire que nous avons fait un pas en avant monumental en tant que nation », a déclaré Joe Biden, flanqué de Kamala Harris. « Nous avons fait quelque chose qui aurait dû être fait depuis longtemps, dont on parlait depuis longtemps à Washington, mais qui n’a jamais été réellement fait. »

PHOTO JONATHAN ERNST, REUTERS

Le président Joe Biden accompagné de sa vice-présidente, Kamala Harris, samedi, à la Maison-Blanche

Le 46e président a affirmé que les mesures adoptées par les deux chambres du Congrès comprenaient l’investissement le plus important dans les routes et les ponts depuis 70 ans, l’investissement le plus important dans les trains de voyageurs depuis 50 ans et l’investissement le plus important dans les transports en commun de l’histoire.

« Pour tous ceux à la maison qui se sentent laissés pour compte et oubliés dans une économie qui évolue si rapidement, ce projet de loi est pour vous », a encore dit Joe Biden.

La grande majorité des milliers d’emplois qui seront créés ne nécessitent pas de diplôme universitaire. C’est un plan de cols bleus pour reconstruire l’Amérique, et il est attendu depuis longtemps.

Joe Biden, président des États-Unis

Le président a précisé qu’il promulguerait « bientôt » le texte de quelque 2000 pages à l’occasion d’une cérémonie à laquelle seront conviés ceux qui ont contribué à concrétiser une de ses plus importantes promesses électorales, y compris des sénateurs républicains.

Journée et semaine marquantes

L’adoption par la Chambre du projet de loi sur les infrastructures a mis fin à une journée et une semaine qui sont susceptibles de marquer la présidence de Joe Biden.

Mardi dernier, les démocrates ont subi des défaites ou des reculs dans plusieurs États et localités, de la Virginie au New Jersey en passant par Seattle et Long Island. L’impopularité du président a contribué à ces résultats, tout comme l’inflation, la pandémie et la frustration des électeurs face à l’inaction du Congrès.

Et pendant que les médias qualifiaient les verdicts électoraux de la soirée de « catastrophiques » ou de « désastreux » pour Joe Biden et les démocrates du Congrès, ceux-ci reconnaissaient qu’ils devaient surmonter leurs différends et adopter leurs grandes réformes.

Ce qui nous mène à la journée de vendredi. Journée dont l’amorce semblait vouloir contredire la morosité du pays. À 8 h 30, le département du Travail annonçait que l’économie avait ajouté 531 000 emplois en octobre. Du même coup, il révisait à la hausse les chiffres de l’emploi d’août et de septembre qui avaient contribué aux discours négatifs des médias et des républicains sur l’économie.

Lors d’une intervention matinale à la Maison-Blanche, Joe Biden ne s’est pas contenté de se réjouir de ces données. Il a également pris soin de se féliciter d’une autre bonne nouvelle, à savoir les résultats prometteurs d’un médicament de Pfizer pour traiter la COVID-19.

C’est alors qu’il a appelé « chaque membre de la Chambre à voter oui » sur ses deux grandes réformes. Il faisait référence non seulement au projet de loi sur les infrastructures, mais également à un programme social et climatique de 1750 milliards de dollars américains dont il a résumé les bienfaits les plus concrets en ces termes : « Le plan Build Back Better réduit vos factures de soins de santé, de garde d’enfants, de médicaments sur ordonnance et d’éducation préscolaire. Et les familles bénéficient d’une réduction d’impôts. »

Un compromis

Joe Biden a failli tout perdre au cours de cette journée, y compris sa crédibilité. À un moment donné, 20 démocrates progressistes étaient prêts à ignorer ses appels et à voter contre le projet de loi sur les infrastructures. Ils menaçaient de se rebeller ainsi en raison du refus de cinq démocrates modérés d’approuver le programme social et écologique avant d’avoir obtenu une estimation indépendante de son impact sur le déficit.

Tout au long de la journée, le président s’est entretenu avec l’une ou l’autre des factions pour les pousser, vers 22 h, à accepter un compromis. Compromis qui ouvre la voie à un vote à la mi-novembre à la Chambre sur le plus ambitieux des programmes du président.

Joe Biden n’a pas encore tout gagné. Plusieurs obstacles subsistent à l’adoption de la loi appelée Build Back Better Act, tant à la Chambre qu’au Sénat. Mais il a déjà réalisé ce que Barack Obama et Donald Trump ont tenté en vain d’accomplir. Rappelons la promesse de ce dernier le soir de sa victoire électorale :

« Nous allons réparer nos centres-villes et reconstruire nos autoroutes, nos ponts, nos tunnels, nos aéroports, nos écoles et nos hôpitaux. Nous allons reconstruire l’infrastructure, qui deviendra, soit dit en passant, la meilleure qui soit. Et nous allons mettre des millions de nos concitoyens au travail pendant que nous reconstruisons. »

Ce que Barack Obama, Donald Trump et d’autres présidents ont souhaité ou promis, Joe Biden le réalisera, avec l’aide inestimable de Nancy Pelosi, qui avait également joué un rôle clé dans l’adoption de l’Obamacare. Et il n’a peut-être pas encore fini.

Rien de cela, il faut le reconnaître, ne garantit à Joe Biden et à son parti des victoires aux élections de mi-mandat, en novembre 2022. Barack Obama n’a certainement pas oublié la dégelée encaissée par ses alliés démocrates lors des élections de mi-mandat 2010 après l’adoption de sa réforme phare.

Mais il n’aurait peut-être pas manqué de glisser à l’oreille de son ancien bras droit, après le vote de la Chambre sur les infrastructures vendredi soir : It’s a big f… ing deal.