(Washington) Une audience consacrée aux tortures infligées dans les prisons secrètes de la CIA après les attentats du 11-Septembre a suscité mercredi la perplexité des juges de la Cour suprême des États-Unis, reflétant l’embarras que suscite toujours cet épisode sombre de la « guerre contre le terrorisme ».

Charlotte PLANTIVE Agence France-Presse

Les neuf sages ont discuté d’une demande du gouvernement qui, au nom du secret d’État, veut empêcher les architectes du programme dit « d’interrogatoire poussé » de témoigner dans le cadre d’une procédure judiciaire intentée en Pologne.

N’est-ce pas « un peu grotesque » de parler de secrets d’État, quand « tout le monde les connaît ? » a interrogé lors de l’audience la juge progressiste Elena Kagan, en écho à plusieurs de ses confrères.

Le dossier émane d’Abou Zoubeida, un Palestinien apatride de 50 ans, qui a été arrêté en 2002 au Pakistan dans le cadre de la traque d’Al-Qaïda et remis à l’agence américaine du renseignement.  

PHOTO COMMANDEMENT DE L’ARMÉE AMÉRICAINE, VIA ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Abou Zoubeida.

Considéré à l’époque comme l’un des principaux membres de l’organisation djihadiste, il a été détenu dans plusieurs prisons secrètes ouvertes par la CIA à l’étranger et soumis à des interrogatoires violents.

Selon un rapport du Sénat américain, il y a notamment subi 83 séances de « waterboarding », ces noyades simulées aujourd’hui interdites par les États-Unis, et a passé onze jours dans des boîtes, dont l’une de la taille d’un cercueil.  

En 2006, il a été transféré à Guantanamo. La CIA a reconnu depuis qu’il n’appartenait pas à Al-Qaïda et qu’il n’avait joué aucun rôle dans la préparation des attaques contre les tours jumelles ou le Pentagone.

Les autorités, qui ne l’ont jamais inculpé, estiment toutefois qu’il représente toujours « une menace pour la sécurité des États-Unis » et refusent de le libérer.  

« Confiance »

Faute de voir son dossier avancer aux États-Unis, il a déposé une plainte en 2010 contre la Pologne qu’il accuse d’avoir abrité un des « sites noirs » de la CIA où il a été torturé.  

Celle-ci n’a rien donné jusqu’en 2015, quand la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné Varsovie pour sa participation au programme de prisons secrètes de la CIA.

Un procureur polonais a alors rouvert le dossier d’Abou Zoubeida, lui demandant de prouver ses allégations.

Pour ce faire, le détenu a adressé des injonctions à deux anciens contractuels de la CIA, James Mitchell et Bruce Jessen. Ces deux psychologues ont mis au point les techniques d’interrogatoire « poussées » de l’agence et Abou Zoubeida a été leur premier cobaye, selon le rapport du Sénat.  

L’État américain est intervenu dans la procédure pour empêcher les deux hommes de témoigner parce qu’il ne veut pas confirmer que la Pologne a abrité certains des « sites noirs » de la CIA.  

Son avocat, Brian Fletcher, a expliqué lors de l’audience qu’il s’agissait d’une question de « confiance » entre alliés.  

« Du mal à saisir »

Plusieurs juges ont noté qu’il s’agissait d’accusations graves. « On parle de torture », ont notamment souligné les juges conservateurs Neil Gorsuch et Amy Coney Barrett. Les tribunaux n’ont-ils aucun rôle en cas d’abus commis à l’étranger, s’est étranglé le juge progressiste Stephen Breyer.

Mais les magistrats ont semblé tout aussi déconcertés par la démarche de M. Zoubeida. Puisque les faits sont connus « pourquoi avez-vous besoin de ces dépositions ? » a demandé la juge Barrett à son avocat.  

C’est alors que plusieurs magistrats ont fait une suggestion qui a rappelé l’enjeu central du dossier : pourquoi le détenu ne témoignerait-il pas lui-même des tortures qu’il a subies ?

« Est-ce que le gouvernement serait prêt à l’autoriser ? », a notamment demandé le juge Gorsuch, en soulignant que cela permettrait de satisfaire tous les intérêts.

Me Fletcher a refusé de s’engager sans consulter le ministère de la Défense, mais il paraît peu probable que ce dernier donne son accord.

D’ailleurs, « je ne comprends pas pourquoi (Abou Zoubeida) est toujours à Guantanamo », a ajouté le juge progressiste Stephen Breyer.

« Malgré le retrait d’Afghanistan, nous sommes toujours en conflit avec Al-Qaïda et donc sa détention dans le cadre des lois martiales reste possible », a répondu Me Fletcher.

La décision sera rendue d’ici fin juin.