(Minneapolis) En se recueillant devant le cercueil à demi-ouvert de Daunte Wright, tué à 20 ans par une policière qui aurait confondu son arme de service avec son pistolet à impulsion électrique (Taser), Tony Clark a eu deux pensées, mercredi après-midi.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

L’une est allée vers son frère, également mort par balle l’an dernier.

« Il n’a pas été abattu par la police, mais il avait 20 ans, comme Daunte. C’est beaucoup trop jeune pour mourir », a déclaré l’Afro-Américain de 28 ans dans le vestibule d’une église de Minneapolis, où des centaines de personnes ont défilé pour rendre un dernier hommage au jeune Noir exposé en chapelle ardente.

L’autre pensée s’est tournée vers Kim Potter, la policière blanche de 48 ans dont l’erreur présumée, survenue le 12 avril lors d’un contrôle routier à Brooklyn Center, en banlieue de Minneapolis, lui a valu d’être accusée d’homicide involontaire.

« Je me suis promis de me battre avec d’autres frères et sœurs pour que cette policière soit accusée de meurtre au deuxième degré », a dit Tony Clark, vêtu d’une veste en cuir ornée du visage de George Floyd. « Je ne crois pas à une erreur de sa part et je ne pense pas qu’elle devrait sortir de prison après avoir purgé 10 ans. »

PHOTO KEREM YUCEL, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un portrait de Daunte Wright ainsi que des fleurs ont été déposés sur la place George Floyd, à Minneapolis.

Moins de 24 heures après le verdict de culpabilité de Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd, Tony Clark et de nombreux autres Américains étaient prêts à continuer leur combat contre le statu quo en matière de sécurité publique et de justice pénale.

À Washington, le procureur général des États-Unis, Merrick Garland, a donné le ton, mercredi matin, en annonçant l’ouverture d’une enquête fédérale sur le service de police de Minneapolis, qui suscite le mécontentement profond de la communauté noire depuis de nombreuses années.

Un service de police sur la sellette

L’enquête aura pour but de déterminer « si la police de Minneapolis suit un modèle ou des pratiques de maintien de l’ordre inconstitutionnels ou illégaux », a indiqué le procureur général.

L’usage excessif de la force, y compris lors de manifestations légales, sera examiné.

En analysant les données officielles, le New York Times a déjà conclu en juin 2020 que le service de police de Minneapolis avait recours à la force sept fois plus souvent pour arrêter les Noirs que les Blancs.

Les Noirs représentent 20 % des quelque 430 000 habitants de Minneapolis, la plus grande ville du Minnesota, État du Midwest.

Le ministère de la Justice peut imposer des réformes majeures à un service de police si une enquête permet de prouver des pratiques illégales. Sous Barack Obama, plusieurs villes importantes, dont Chicago, Baltimore et San Francisco, ont fait l’objet d’enquêtes semblables. Donald Trump y avait mis fin.

L’enquête ouverte par Merrick Garland est distincte de celle que mène déjà le ministère de la Justice sur une éventuelle violation des droits civiques de George Floyd.

« Le ministère de la Justice agira de façon déterminée dans cette quête de justice », a déclaré le procureur général.

L’enquête se déroulera aussi parallèlement au procès, à compter du 23 août prochain, des trois autres anciens policiers de Minneapolis impliqués dans la mort de George Floyd. Accusés de complicité de meurtre, J. A. Keung, Thomas Lane et Tou Thao encourent chacun une peine maximale de 40 ans de prison, tout comme Derek Chauvin, qui connaîtra sa peine dans huit semaines.

Selon la grille des peines pénales du Minnesota, le juge au procès de l’ancien policier pourrait le condamner à 12 ans et demi de prison, en tenant compte de son dossier criminel sans tache avant le verdict de mardi. Quoi qu’il en soit, Derek Chauvin a passé mercredi sa première journée complète dans une prison à sécurité maximale, ne mettant le pied à l’extérieur de sa cellule que pendant une heure.

Un tournant

Bien des Afro-Américains de Minneapolis ont vu dans le dénouement de son procès un tournant susceptible d’avoir un effet sur le procès de Kim Potter, qui a démissionné de la police de Brooklyn Center après avoir abattu Daunte Wright.

« Le jury qui a déclaré Derek Chauvin coupable a placé la barre très haute. Et les citoyens n’accepteront pas que cette barre soit abaissée », a déclaré Kim Griffin, une éducatrice de 59 ans rencontrée à la chapelle ardente pour Daunte Wright. « Les jurés ont démontré qu’ils étaient capables de donner à la communauté la justice qui lui est due. »

Les choses sont en train de changer parce que le monde entier le réclame haut et fort. Nous avons nos téléphones portables. Tout est filmé maintenant.

Kim Griffin

Kim Potter a atteint Daunte Wright d’une balle à la poitrine après avoir tenté en vain de lui passer les menottes avec l’aide d’un collègue. Le jeune homme, qui faisait l’objet d’un mandat d’arrêt, était retourné dans sa voiture.

Après sa mort, la police a affirmé que Kim Potter avait commis une erreur tragique en utilisant son arme plutôt que son pistolet électrique. Mais cette erreur présumée ne devrait pas la mettre à l’abri d’une condamnation, selon Ikron Alexander, un photographe de Shreveport, en Louisiane.

« L’Amérique essaie de prendre un virage », a dit l’Afro-Américain de 40 ans après s’être recueilli devant la dépouille de Daunte Wright. « L’époque où les policiers étaient toujours protégés tire à sa fin. Les policiers devraient être traités comme n’importe qui d’autre. Vous commettez une erreur, vous en payez le prix. Ils ne devraient pas avoir de traitement spécial. »