Du Kosovo à Bagdad, le photojournaliste américain de renom Ron Haviv s’est retrouvé maintes fois dans l’œil de l’ouragan. Le 6 janvier dernier, il a grimpé l’échafaudage installé en prévision de la prestation de serment de Joe Biden et a suivi les émeutiers jusque dans le Capitole, où il a observé une foule agressive mais peu organisée, et a réalisé de remarquables photos. Il voit des similitudes entre ce qui s’est passé ce jour-là et d’autres scènes de chaos de par le monde.

Publié le 24 janv. 2021
Roger LeMoyne * Collaboration spéciale

Q. Comment vous êtes-vous retrouvé au cœur de l’action ?

R. Je couvrais le discours de Trump. Vers la fin, j’ai décidé d’aller au Capitole. Quand je suis arrivé, il y avait des gens qui étaient déjà là et qui se heurtaient à la police du Capitole. Très vite, ils ont avancé, alors j’ai avancé avec eux, et relativement rapidement, ils sont entrés dans le bâtiment.

Q. Craigniez-vous que la foule ne se retourne contre vous ?

R. Constamment. Une fois qu’il est devenu clair que ceux qui protégeaient le Capitole n’allaient pas ouvrir le feu, mes plus grandes craintes ont été d’être attaqué par la foule et [d’attraper] la COVID-19.

Q. C’est bien vous dans la vidéo qu’Igor Bobic a publiée sur Twitter ?

PHOTO RON HAVIV, VII/REDUX

Eugene Goodman, de la police du Capitole, tente d’arrêter des émeutiers lors de l’invasion du Capitole, le 6 janvier.

R. Ouais, on me voit dans la vidéo. [Le policier Eugene] Goodman essaie de les arrêter et frappe également les gars avec une matraque alors qu’il monte les marches. [Eugene Goodman a depuis été promu au poste de sergent d’armes adjoint par intérim du Capitole et a même été choisi pour escorter la vice-présidente Kamala Harris et son mari lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden.]

Pour regarder la vidéo sur Twitter. On y voit Ron Haviv au pied des marches dans les premières secondes.

Q. Êtes-vous resté près d’autres journalistes pour assurer votre sécurité ?

R. Nous étions très peu nombreux, on se croisait et on essayait de déterminer ce qui était sûr et ce qui ne l’était pas. Il y avait plusieurs autres photographes qui étaient déjà à l’intérieur pour couvrir la certification [du résultat de l’élection de Biden], et sept ou huit qui sont venus de l’extérieur.

Q. Vu le peu de résistance policière face aux émeutiers, croyez-vous que cela aurait pu être un « travail de l’intérieur » ?

R. [Les policiers] étaient débordés. Je pense qu’il faut reconnaître qu’ils ont agi avec prudence. Ils auraient pu ouvrir le feu, mais ils ne l’ont pas fait – à une exception près. C’est assez incroyable. Le nombre de blessés a été très faible, compte tenu de ce qui s’est passé. [Les policiers] étaient juste en infériorité numérique.

Q. Donc tout cela vous semblait improvisé ?

R. On savait auparavant que le plan était d’aller entendre le président et ensuite d’aller au Capitole. Il n’y a rien eu d’accidentel. C’était le plan. Ce qui était surprenant, c’est qu’ils aient pu aller jusque-là. Ça, je ne pense pas qu’ils s’y attendaient, mais ils en ont profité. Ils s’attendaient à être coincés à la clôture, pas à monter jusqu’aux marches.

PHOTO RON HAVIV, VII/REDUX

Pendant l’assaut contre le Capitole, des partisans de Donald Trump grimpent aux échafaudages construits en vue de la cérémonie d’investiture de Joe Biden.

Q. Quelle est votre perception des protestataires ?

R. Je pense que c’est un mélange [entre d’une part] des bouffons et des « trumpistes » suivant les paroles du président et [d’autre part] des groupes paramilitaires comme les Proud Boys, les Oath Keepers, les Three Percenters, des gens qui s’entraînent ensemble dans une certaine mesure et qui ont un message commun et une sorte d’organisation. […] [Les émeutiers organisés] faisaient partie de la minorité, à mon avis. Et je pense que cela devient très évident quand on voit ce qui s’est passé quand ils sont entrés à l’intérieur. Aucun d’eux ne savait vraiment quoi faire. Certains demandaient  : « Où se trouve le bureau de Pelosi ? Où se trouve le bureau de Schumer ? » Ils sont tombés sur beaucoup de choses par accident.

La rhétorique d’avant, les cris de « Pendez Mike Pence » étaient incroyablement incendiaires, mais leur capacité à les mettre à exécution n’existait pas. Ils auraient pu causer beaucoup de dégâts au bâtiment et ils n’ont fait pratiquement aucun dommage. Ils auraient pu trouver les sénateurs et ils ne l’ont pas fait. Ils auraient pu sortir des armes, on disait qu’ils avaient des armes, mais personne n’a sorti d’arme.

Pour moi, cet évènement était beaucoup plus quelque chose de symbolique qu’une tentative de coup d’État ou une opération militaire. Des acolytes ordinaires de Trump, des gens qui sont hypnotisés et qui croient tout ce qu’il dit, voilà la majorité des gens qui sont allés au Capitole. […] Donc je dirais que ce qui s’est passé a été dramatique, mais que c’était plutôt symbolique. Il y a eu un échec, certainement un échec de sécurité. Ça sortira et nous connaîtrons [quel a été le problème avec la sécurité].

Q. Cet évènement vous a-t-il rappelé d’autres conflits que vous avez couverts ?

R. J’ai eu des flashbacks de nombreux endroits différents. Des coups d’État, des invasions, où les choses ont changé en quelques secondes, où on a usé de violence pour changer les choses. Il pouvait s’agir d’Haïti, du Panamá, de la Yougoslavie, de l’Irak, certaines scènes étaient interchangeables. Une des choses qui place les États-Unis avec tout le reste du monde est la façon dont les médias sont utilisés. Que ce soit Fox, ou une combinaison de Fox et Twitter, ou d’autres petits réseaux de droite qui ont un impact énorme sur les idées des gens. C’est comme la télévision d’État serbe, ou irakienne, où les gens n’entendent qu’un seul côté de l’histoire, ou le côté complètement opposé de l’histoire.

Q. Avez-vous une dernière réflexion à ce sujet ?

R. Je pense que c’est un exemple vraiment étonnant de la valeur du journalisme visuel. La documentation est assez unique. Quand vous regardez tout le travail [des journalistes] ensemble, vous avez une vraie idée de ce qui s’est passé. C’est un travail de professionnels du journalisme qui permet vraiment de comprendre ce qui s’est passé. Je pense que c’est une réaffirmation que ce travail est nécessaire.

* L’auteur est un photographe québécois lauréat d’un prestigieux prix World Press Photo. Il a croisé le chemin de M. Haviv à maintes reprises de la Croatie en 1994 à la place Tahrir pendant la révolution en Égypte, en passant par Bagdad et Port-au-Prince.