(New York) Aux prises avec une avalanche de morts attribuables à la pandémie de COVID-19, la Ville de New York se prépare à enterrer ses morts de façon temporaire dans des terrains publics, dont peut-être des parcs, ont déclaré lundi des élus municipaux.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« Si nous avons besoin de recourir à des enterrements temporaires le temps de faire face à la vague et de passer la crise, nous sommes habilités à le faire », a déclaré le maire Bill de Blasio lors d’un point de presse.

Plus tôt lundi, Mark D. Levine, président du comité de la santé au conseil municipal de New York et élu à Manhattan, a affirmé que la mesure pouvait être envisagée en raison de l’engorgement du système, présentement à son point de rupture. Les morts à New York sont quatre fois plus élevés que la normale : près de 600 ont été rapportés lundi, contre 150 habituellement.

« Bientôt, nous commencerons des “enterrements temporaires”, a écrit M. Levine. Ce sera sans doute fait en utilisant un parc municipal de New York (oui, vous avez bien lu). Des tranchées seront creusées pour 10 cercueils placés en ligne. Ce sera fait d’une manière digne, ordonnée et temporaire. Mais ce sera difficile pour les New-Yorkais d’accepter ça. »

La morgue de New York a déjà envoyé 80 camions réfrigérés aux hôpitaux de la ville, capables de contenir 100 corps, et ces camions sont pratiquement pleins, écrit M. Levine.

Des familles qui ont perdu un être cher appellent une demi-douzaine de salons mortuaires, et personne ne peut les prendre, il n’y a plus de place. Les cimetières ne sont plus capables de gérer les requêtes, et les refusent.

Mark D. Levine, président du comité de la santé au conseil municipal de New York

L’élu a ajouté qu’il s’agissait d’un plan de contingence, et qu’il ne serait pas appliqué si le taux de mortalité devait diminuer de manière importante, ou si d’autres camions réfrigérés étaient appelés en renfort.

« Le but est d’éviter des scènes comme en Italie, où l’armée devait récolter des corps dans les églises et même dans la rue. »

PHOTO EDUARDO MUNOZ, REUTERS

Une série de remorques réfrigérées font office de morgue temporaire à l’arrière de l’hôpital Bellevue de New York.

Épicentre américain de la pandémie, l’État de New York comptait lundi plus de 130 000 cas d’infection à la COVID-19, et un total de 4758 morts dus à cette maladie.

Les autorités ont dit qu’on pourrait peut-être assister à une stabilisation du nombre de morts à New York cette semaine. Aux États-Unis, on comptait lundi plus de 362 000 cas d’infection à la COVID-10, et 10 694 morts.

PHOTO BRENDAN MCDERMID, REUTERS

Des employés de New York s’affairent sur l’île Hart, utilisée depuis des années comme cimetière pour les morts anonymes. Le site est aujourd’hui pressenti pour y enterrer temporairement les victimes de la COVID-19.

« Honte nationale »

Dévoilé lundi, un rapport de l’Inspecteur général au sujet de la réponse du département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis à la crise de la COVID-19 fait état d’un manque criant de coordination, d’un manque d’équipement adéquat et même de la « peur » vécue par le personnel médical, qui dit ne pas faire confiance aux affirmations et aux intentions de l’administration Trump.

On y lit qu’un hôpital a reçu deux envois de matériel de protection périmé depuis 2010 de la part de l’Agence fédérale des situations d’urgence (FEMA). Un autre hôpital rapporte avoir reçu 1000 masques de la part du gouvernement fédéral et de l’État, alors qu’il s’attendait à en recevoir beaucoup plus. « Aussi, 500 des masques étaient conçus pour des enfants et ne pouvaient être utilisés par les employés adultes », note le rapport, basé sur les entrevues avec 324 administrateurs d’hôpitaux aux États-Unis.

En entrevue avec La Presse, Sal Rosselli, président du Syndicat national des travailleurs de la santé (NUHW), qui représente 15 000 travailleurs de la santé en Californie, qualifie de « honte nationale » la réponse de l’administration Trump à la crise du coronavirus.

« C’est le chaos actuellement, nos membres manquent de masques, de gants, de tout », dit-il.

Le système de santé américain n’est pas conçu pour faire face à cette crise. Les grandes corporations qui possèdent nos hôpitaux pratiquent depuis des années des soins juste à temps [just in time]. Ils n’ont pas la capacité d’absorber les patients infectés à la COVID-19.

Sal Rosselli, président du Syndicat national des travailleurs de la santé

M. Rosselli mentionne le cas du California Pacific Medical Center, un hôpital de San Francisco fermé l’an dernier car ses propriétaires voulaient changer la vocation de la propriété située dans une zone où l’immobilier est très prisé. « Il a fallu que le gouverneur de l’État décide de louer l’hôpital, qui est aujourd’hui rouvert et rempli de patients de la COVID-19. »

En cas de crise nationale, c’est le gouvernement fédéral qui détermine la marche à suivre et qui agit comme un squelette pour soutenir les États. Dans le cas de la crise du coronavirus, ce leadership est absent, note-t-il.

« [Lundi], Donald Trump a insulté le gouverneur de l’Illinois. L’autre jour, c’était la gouverneure du Michigan… Nous sommes en pleine crise sanitaire, les gens meurent, et notre président trouve le moyen d’insulter des gens, de se soucier de la Bourse et de sa réélection. C’est un non-sens. »

La crise actuelle est si aiguë qu’elle pourrait ouvrir la voie vers un système de soins de santé universel aux États-Unis, croit M. Rosselli. « J’en discutais en fin de semaine avec d’autres personnes qui poussent pour une couverture universelle. Une fois que cette crise sera passée, je crois qu’on verra un mouvement pour réformer une fois pour toutes ce système qui a montré ses failles. »