L’un après l’autre, les 11 représentants démocrates s’approchent du micro pour contester la certification des grands électeurs d’un État particulier dans l’espoir futile d’empêcher Donald Trump de devenir le 45e président des États-Unis.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« Les grands électeurs [d’Alabama] n’ont pas été certifiés légalement, surtout au vu des activités confirmées et illégales du gouvernement russe », a dit le représentant du Massachusetts Jim McGovern, à 13 h 09, le 6 janvier 2017, dans l’hémicycle de la Chambre des représentants, où les élus des deux chambres du Congrès américain étaient réunis pour certifier le vote des grands électeurs.

Le vice-président des États-Unis Joe Biden, agissant en sa qualité de président du Sénat, a demandé au représentant du Massachusetts si un sénateur quelconque avait cosigné son objection écrite, condition de sa recevabilité aux termes de la loi.

« L’objection est rejetée », a-t-il dit après avoir reçu une réponse négative.

Joe Biden répétera la même formule 10 autres fois, se permettant à un moment donné une variation qui lui vaudra une ovation des élus républicains. Quatre ans plus tard, son successeur, Mike Pence, sera-t-il en mesure de prononcer les mêmes mots et de susciter les mêmes applaudissements chez les démocrates ?

Au cours des dernières semaines, les Américains ont été bombardés de dates qui devaient marquer la fin des manœuvres de Donald Trump et de ses alliés pour renverser les résultats de l’élection présidentielle. Le 8 décembre, les 50 États américains devaient notamment avoir terminé la certification des résultats de l’élection présidentielle.

Même s’ils ont confirmé que Joe Biden avait bel et bien remporté un ensemble d’États valant 306 grands électeurs, contre 232 pour le président, ce dernier a refusé de concéder la victoire.

Ce 14 décembre représente une autre grande date : les 538 grands électeurs du Collège électoral se réunissent dans les capitales de leurs États respectifs pour procéder à l’élection de Joe Biden. L’étape est cruciale, mais ce n’est pas la dernière. Car l’élection de l’ex-bras droit de Barack Obama ne sera pas officialisée avant le 6 janvier 2021.

« Cette élection a été volée »

Or, ce jour-là, au moins un représentant républicain, en l’occurrence Mo Brooks, représentant républicain de l’Alabama, veut que tous les élus de son parti au Congrès prouvent leur loyauté à l’égard de Donald Trump. Pour y parvenir, il doit convaincre un seul sénateur républicain de cosigner son objection écrite à la certification des grands électeurs d’un ou de plusieurs États, ce qu’aucun des 11 représentants démocrates n’a réussi il y a quatre ans.

Selon la loi, si un sénateur républicain cosigne l’objection écrite d’un représentant républicain, la Chambre des représentants et le Sénat devront ensuite tenir séparément un débat de deux heures suivi d’un vote pour approuver ou non la certification des grands électeurs d’un ou de plusieurs États.

La démarche est vouée à l’échec, puisque les deux chambres du Congrès doivent approuver de concert tout changement aux résultats du Collège électoral. Les démocrates, faut-il le rappeler, sont majoritaires à la Chambre des représentants.

Mais l’objectif n’est plus vraiment de renverser l’élection présidentielle. Il consiste à reconfirmer la loyauté du Parti républicain envers Donald Trump, peu importe la certification des résultats de l’élection présidentielle, les décisions des tribunaux, y compris celles de la Cour suprême des États-Unis, ou le vote des grands électeurs.

« À mon avis, si seuls les votes légaux des citoyens américains admissibles étaient comptés, Donald Trump remporterait le Collège électoral avec une marge importante, et la certification du Congrès devrait en tenir compte », a déclaré la semaine dernière Mo Brooks.

Cette élection a été volée par les socialistes qui ont pris des mesures extraordinaires de fraude électorale.

Mo Brooks, représentant républicain de l’Alabama

Pas moins de 126 représentants républicains, dont ce Mo Brooks, ont déjà manifesté leur loyauté aveugle à l’endroit de Donald Trump la semaine dernière en appuyant la démarche vaine et antidémocratique du procureur général du Texas devant la Cour suprême.

Quel serait le total d’élus républicains de la Chambre et du Sénat qui voteraient contre les résultats de l’élection présidentielle si l’occasion se présentait le 6 janvier ?

Le spectre de la violence

La procédure aurait le mérite de permettre d’établir où en est le Parti républicain face à la réalité et à la démocratie.

En attendant, la grande majorité des électeurs du Grand Old Party (77 %, selon un sondage Quinnipiac) se rangent derrière la propagande mensongère et toxique de Donald Trump. Malgré l’avis contraire du procureur général des États-Unis Bill Barr, ils se disent convaincus qu’une fraude électorale généralisée a privé leur président de la victoire.

À Washington, les élus de leur parti ont d’abord exhorté les démocrates et les médias à la patience, faisant valoir que Donald Trump avait le droit d’épuiser tous les recours juridiques possibles avant de concéder la victoire.

Cette attitude aura surtout contribué à nourrir le cynisme et l’hostilité de nombreux électeurs républicains à l’égard des juges et des responsables politiques, y compris certains républicains, qui ont refusé d’avaliser un coup d’État.

Elle aura aussi servi la cause des extrémistes. Après le refus de la Cour suprême d’examiner la requête du procureur général du Texas, le président du Parti républicain de cet État, Allen West, a évoqué l’idée de créer « une Union d’États qui respecteraient la Constitution ». Trois jours plus tôt, le Parti républicain de l’Arizona avait retweeté le message d’un militant conservateur se disant prêt à mourir pour Donald Trump et ajouté ce commentaire : « Il l’est. L’êtes-vous ? »

Le spectre de la violence n’est jamais loin. Samedi, quatre personnes ont été blessées à l’arme blanche à Washington, où se trouvaient des membres du groupe d’extrême droite Proud Boys, et une autre l’a été par balle à Olympia, dans l’État de Washington, lors d’affrontements entre manifestants pro- et anti-Trump.

« C’est fini », avait déclaré Joe Biden le 6 janvier 2017 en s’adressant à la représentante démocrate de Washington Pramila Jayapal, qui s’opposait à la certification des grands électeurs de Géorgie.

Les élus républicains s’étaient levés pour ovationner le vice-président.

Mike Pence osera-t-il prononcer les mêmes mots le 6 janvier 2021 ? Faudra-t-il un ou plusieurs morts avant que son parti ne repense sa dérive autoritaire ?