Les conjectures vont bon train, à la veille de l’élection présidentielle américaine, sur la possibilité que le scrutin tourne à la foire d’empoigne devant les tribunaux. Le scénario n’est cependant pas le seul à susciter l’inquiétude.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Une victoire éventuelle du candidat démocrate Joe Biden qui serait reconnue à contrecœur par le président Donald Trump pourrait aussi mener à des difficultés non négligeables en raison de la délicate période de transition qui suivra.

« De manière générale, une passation des pouvoirs ordonnée et pacifique est l’un des indicateurs classiques d’une démocratie bien établie. Mais avec Donald Trump, on ne peut pas prévoir ce qui va se passer », prévient Russell Wheeler, constitutionnaliste rattaché à la Brookings Institution.

Le chef d’État, souligne-t-il, a clairement démontré tout au long de son premier mandat qu’il faisait peu de cas « des pratiques établies en matière de gouvernance », et rien ne permet de conclure qu’il agira différemment en ce qui a trait à la transition à venir en cas de défaite.

« Matière à s’inquiéter »

Rebecca Friedman Lissner, spécialiste des questions de sécurité nationale rattachée à l’Université de Georgetown, pense aussi « qu’il y a matière à s’inquiéter » dans un tel scénario.

Le président « n’a pas démontré qu’il comprend l’importance et la gravité monumentale du processus de transition » et laisse craindre d’importants dérapages, dit-elle, en refusant de s’engager à assurer une passation des pouvoirs pacifique.

La Constitution américaine prévoit un délai entre le scrutin de novembre et le début effectif du mandat du président désigné. Si le président sortant est battu, il demeure de facto à la tête du pays jusqu’à la prestation de serment de son successeur le 20 janvier, près de trois mois plus tard.

M. Wheeler note que la pratique traditionnelle veut que le président sortant collabore durant cette période avec son successeur et le consulte ou l’informe de toute décision sensible pour l’avenir du pays plutôt que de le mettre devant le fait accompli.

Le président républicain George W. Bush avait déployé des efforts considérables, relate-t-il, pour faciliter l’entrée en fonction de Barack Obama et de son équipe après l’élection de 2008. Ce dernier s’était aussi efforcé d’assurer une transition efficace à la suite de l’élection de 2016.

« Mais rien n’oblige l’administration en place à le faire », note le constitutionnaliste.

Une loi existante prévoit que des ressources doivent être consacrées par l’État pour aider les deux camps à préparer une éventuelle transition et donne des cibles générales à atteindre, mais ne constitue pas une marche à suivre rigide, dit-il.

Transfert d’informations crucial

Mme Lissner relève que près de 4000 personnes réparties dans des postes décisionnels clés au sein du gouvernement sont remplacées sur nomination politique lorsqu’un nouveau chef d’État entre en fonction. Du lot, plus d’un millier doivent être approuvés par le Sénat.

Au département de la Défense, à titre indicatif, près d’une soixantaine de postes de haut rang occupés par des civils sont touchés.

Un tel chambardement en haut lieu serait vu « avec horreur » dans n’importe quelle firme privée, souligne Mme Lissner, qui insiste sur la nécessité de bien organiser le transfert d’informations de manière à éviter les mauvaises surprises.

Les fonctionnaires en place sont capables de s’acquitter de la tâche, mais le processus peut être miné si le président sortant et son équipe refusent de le faciliter ou veulent carrément le torpiller.

Il est très important que la nouvelle administration sache ce que le gouvernement est en train de faire et qui fait quoi.

Rebecca Friedman Lissner

La planification de l’intervention de la baie des Cochons à Cuba était très avancée lorsque John F. Kennedy a pris la tête du pays en remplacement de Dwight Eisenhower, au début des années 1960. Elle est finalement allée de l’avant, avec des résultats catastrophiques alimentés par un mauvais transfert d’informations entre les deux administrations, illustre-t-elle.

Un pays en crise

En cas de victoire de l’équipe de Joe Biden, une bonne collaboration avec l’équipe sortante sera d’autant plus importante que le camp démocrate héritera d’un pays en crise, frappé à la fois par une pandémie, par un important ralentissement économique et par une crise sociale alimentée par les tensions raciales.

« Il faut qu’ils soient capables de démarrer sur les chapeaux de roues », résume Mme Lissner.

Donald Sherman, directeur adjoint de Citizens for Responsibility and Ethics in Washington, note que l’administration Trump a fragilisé depuis 2016 des agences gouvernementales qui jouent un rôle important dans la transition, ce qui compliquera le processus de remplacement du personnel.

L’analyste craint particulièrement l’impact d’une transition ratée en matière de sécurité nationale puisque le pays, dit-il, est plus vulnérable durant cette période qu’en temps normal.

« La possibilité que la collaboration requise à ce sujet soit minée par la partisanerie politique et la mesquinerie est une source de préoccupation importante », relève M. Sherman.

« En période de transition, d’anciens adversaires politiques doivent apprendre à travailler ensemble pour assurer une passation du bâton efficace qui donne la priorité aux intérêts du pays avant tout », croit-il.