(Miami et Tampa) Donald Trump, Joe Biden, Barack Obama et Kamala Harris : les politiciens américains sont attirés comme un aimant vers le sud de la Floride en cette fin de campagne électorale, alors qu’ils tentent de charmer l’importante population latino de la région.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Le vote par anticipation se terminait dimanche soir dans plusieurs comtés du plus important État-pivot de tout le pays. En Floride, presque autant de votes ont été exprimés par anticipation en 2020 qu’au total lors de l’élection de 2016, signe d’un taux de participation historique.

Si les électeurs hispaniques sont majoritairement démocrates, les attaques continuelles de Donald Trump contre les projets « communistes » de Joe Biden pourraient avoir un impact réel parmi ces électeurs, qui ont parfois connu des régimes de cette allégeance dans leur pays d’origine.

Dans l’ouest de Miami, près de la célèbre Calle Ocho, une bibliothèque de quartier sert de bureau de scrutin. De l’autre côté de la rue, des militants font jouer à tue-tête une salsa en espagnol à la gloire du président. « Hay, hay, hay, bon Dieu ! Je vais voter, pour Donald Trump. » Le haut-parleur est situé à côté d’une affiche clamant « À bas le communisme », à quelques centimètres d’une ligne tracée sur le sol pour maintenir un périmètre de neutralité autour du scrutin. Des VUS couverts de drapeaux à l’effigie du camp républicain tournaient autour du bloc, dans la chaleur humide de l’automne tropical. Une ambiance à mi-chemin entre un carnaval et une manifestation.

Natalia Rodriguez a 18 ans. Et malgré la musique, elle exercera son droit de vote pour la première fois en votant pour Joe Biden. À contrecœur.

« À mon avis, il n’y avait pas de bonne option », a-t-elle confié à La Presse avant d’entrer dans le bureau de scrutin. « J’ai choisi celui qu’il fallait pour être compatible avec mes valeurs, dont le respect de la communauté LGBT. Je trouve que Trump ne les respecte pas. »

Biden « est pour le socialisme ! »

La jeune femme réside dans le quartier, qui a servi de terre d’accueil pour de nombreux exilés cubains à partir des années 1960. Ils ont formé une communauté politique farouchement conservatrice, convaincue que toute idée de gauche constituait une pente glissante vers le régime communiste qu’ils venaient de fuir. Le portrait est plus nuancé à présent, estime Mme Rodriguez. Miami compte 70 % de Latinos, mais les Cubano-Américains y côtoient de plus en plus de Latinos originaires d’autres pays, qui n’ont pas le même bagage. « Il y a un mélange, explique Mme Rodriguez. Autour de moi, nous sommes plus progressistes, alors nous votons Biden. Mais ça dépend. »

Mais d’autres montent la garde et continuent le combat mené depuis des décennies.

Je suis cubano-américaine, alors je sais la souffrance que mes parents ont eu à endurer, tout ce qu’ils ont dû sacrifier. Nous ne voulons pas de communisme dans ce pays. L’agenda de Joe Biden va en ce sens-là. Je préfère garder le président que nous avons, même s’il n’est pas parfait. Personne n’est parfait.

Heidi Zemora

Mayling Lopez-Silvero est encore plus véhémente. « Biden est dément, a-t-elle lâché en sortant du bureau de scrutin. Il est pour le socialisme ! Il veut interdire les armes à feu. Ce qu’ils vont faire, c’est l’écarter et mettre Kamala Harris à sa place. C’est leur plan. »

Quand, comme dimanche, Donald Trump écrit sur Twitter que Joe Biden est une « marionnette avérée de Castro », c’est à cet électorat qu’il s’adresse. Et il est très réceptif au message.

62 % d’appuis pour Biden

Selon un sondage effectué à la fin d’octobre pour le compte de trois médias américains et rendu public dimanche, Mmes Zemora et Lopez-Silvero sont toutefois en minorité. À l’échelle nationale, 62 % des électeurs latinos appuieraient Joe Biden, contre 29 % pour Donald Trump. Une proportion semblable à la présidentielle de 2016, alors que Hillary Clinton était la candidate démocrate. Les Latinas sont particulièrement enclines à appuyer l’ancien vice-président.

Si les démocrates veulent remporter la Floride, la communauté hispanique constitue leur seule voie d’accès. Si les républicains ne veulent pas y essuyer une défaite, ils doivent faire des gains dans la même population, qui représente une part toujours croissante de la population de l’État.

À l’ouest de Tampa, sur l’autre côte de la Floride, les frères Jesus et Juan Romero attendent leur père après avoir oublié la clé de leur voiture dans celle-ci, dans le stationnement d’un bureau de scrutin. Les deux frères sont venus voter ensemble par anticipation dimanche. Ils travaillent tous les deux pour une entreprise d’entretien paysager – une industrie énorme en Floride – et auraient difficilement pu se déplacer mardi.

PHOTO RICARDO ARDUENGO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des électeurs font la queue pour voter par anticipation à Kissimmee, en banlieue d’Orlando.

L’aîné, 23 ans, est né au Mexique. Le benjamin, 19 ans, est né une fois que la famille a traversé la frontière. Ils ont tous deux voté démocrate. « L’assurance maladie, c’est ce qui m’a décidé, parce que je ne suis pas vraiment couvert », a expliqué Jesus. Son emploi ne lui offre pas d’avantages sociaux de ce type. Même portrait pour Juan.

Jesus, boucle d’oreille à la lèvre, estime que le quartier est également divisé entre partisans de Trump et de Biden. Il souligne que beaucoup de Latinos ont rejoint les rangs d’églises évangéliques et baptistes et affichent fièrement leur appui au président. « J’ai l’impression que ces deux choses [être religieux et voter Trump] ne devraient pas aller ensemble », a-t-il dit, avant que leur père vienne les secourir.

COVID-19 et communisme

Dans une petite salle du stade où jouent habituellement les Buccaneers de la NFL, toujours dans la banlieue ouest de Tampa, des travailleurs aident les électeurs à passer à travers les étapes du scrutin en anglais et en espagnol. Toutes les affiches sont bilingues. Juste derrière l’amphithéâtre, on retrouve un quartier de petits bungalows colorés aux pelouses parfaitement coupées, où de très nombreux Latinos ont pu réaliser leur rêve américain.

Jessica, qui n’a pas voulu donner son nom de famille, reste à plusieurs mètres lorsqu’on lui adresse la parole, même avec un masque. « Deux membres de ma famille sont morts du coronavirus depuis que tout ça a commencé », laisse-t-elle tomber.

« J’ai voté pour M. Biden. En Floride, depuis l’élection de Donald Trump, ce n’est pas une bonne période pour les gens qui ne sont pas blancs », a-t-elle dit.

Liz Rayes, Américaine d’origine cubaine, travaille dans un hôpital local, dans une unité de traitement de patients atteints de la COVID-19. Elle a dû attendre une heure avant de voter.

Au contact de la pandémie jour après jour, elle croit que Donald Trump a fait du bon travail pour la combattre. Ce sont les médias, estime-t-elle, qui l’ont fait mal paraître.

De toute façon, la COVID-19 n’arrive pas au sommet de ses préoccupations. Ce qui l’inquiète vraiment : « Je ne voudrais pas que ce qui arrive à Cuba se produise ici aussi. C’est pour ça que je vote. J’ai peur que ça arrive. »