(Miami) Davion et Maria, deux anciens prisonniers de Floride, ont payé leur dette à la société en effectuant leur peine. Mais ils n’ont pas fini de payer leur dette au système carcéral et sont donc privés de leur droit le plus élémentaire de citoyens : le droit de vote.  

Leila MACOR
Agence France-Presse

Davion Hampton a ainsi été condamné en 2008 à 36 mois de prison pour trafic de cocaïne. Mais quand il est sorti de derrière les barreaux, il lui restait 52 000 dollars à payer, sans compter les intérêts.

« Cela fait près de 10 ans que je paie, et j’en dois encore 46 000 », détaille à l’AFP cet Afro-Américain de 42 ans dans un parc de Sanford, au centre de la Floride.  

En vertu d’une loi signée en 2019 par le gouverneur républicain de cet État, Ron DeSantis, proche de Donald Trump, et validée le mois dernier par un tribunal fédéral, les anciens détenus sont obligés de régler toutes leurs dettes vis-à-vis de la justice – amendes, frais judiciaires, indemnisations – pour pouvoir voter.

« J’adorerais retrouver mon droit de vote », explique Davion Hampton. « Cela me donnerait un sentiment de sécurité, me permettrait de me sentir humain, citoyen des États-Unis d’Amérique. C’est mon droit ».

Maria Aurora Estevez, une Américaine d’origine cubaine de Miami qui doit 500 000 dollars à l’État, ne votera pas non plus après avoir été libérée de prison en 2007 après une condamnation de deux ans pour fraude.  

« Ce droit m’a été enlevé », se lamente la femme de 64 ans, aveugle d’un œil.

PHOTO EVA MARIE UZCATEGUI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Maria Aurora Estevez, une Américaine d’origine cubaine de Miami qui doit 500 000 dollars à l’État, ne votera pas non plus.

Chaque mois, 15 % de son salaire mensuel de 800 dollars – elle travaille dans un restaurant-minute – lui est prélevé.

La Floride compte près de 775 000 anciens détenus ayant purgé leur peine, une population composée pour la plupart de personnes issues d’un milieu défavorisé.

Cet État ayant traditionnellement une importance capitale dans les présidentielles américaines – une victoire en Floride est synonyme de 29 grands électeurs, et elle peut se jouer à quelques milliers de voix – la nouvelle loi peut avoir un vrai impact sur l’élection du 3 novembre.

Surtout, elle affecte de manière disproportionnée les Hispaniques et les Afro-Américains. Pour certains militants des droits de la personne, c’est un exemple flagrant de restriction du droit de vote des minorités, qui ont tendance à voter démocrate.  

« Il ne s’agit pas seulement d’une attaque contre les Noirs ou les Hispaniques, c’est une attaque délibérée contre la démocratie que nous voulons dans ce pays », a récemment déclaré Desmond Meade, président de la Florida Rights Restoration Coalition (FRRC), une organisation qui défend le droit de vote des « citoyens sur le retour ». Ce groupe a appelé à une marche le 24 octobre, jour du début du vote anticipé en Floride.

Les législateurs républicains considèrent à l’inverse qu’un ex-condamné ne purge pas sa peine tant qu’il n’a pas également fini de payer ses dettes financières.

Achat de voix ?

Après la validation de la loi par la justice fédérale, le milliardaire Michael Bloomberg, qui fait campagne pour le candidat démocrate Joe Biden, a aidé à collecter 16 millions de dollars qui serviront à payer les amendes et les frais d’anciens détenus.  

Des célébrités telles que le chanteur John Legend, les stars du basketball LeBron James et Michael Jordan et le réalisateur Steven Spielberg ont également fait don d’un total de 20 millions de dollars.

Interrogée par l’AFP, la FRRC n’a pas précisé combien d’ex-condamnés avaient réussi à payer leurs dettes grâce à ces dons.  

La procureure générale de Floride, Ashley Moody, une républicaine, a demandé au FBI et à la police locale d’ouvrir une enquête sur Michael Bloomberg pour « violations potentielles des lois électorales ».

Matt Gaetz, un élu du Congrès fidèle partisan de Donald Trump, a également dénoncé un achat de voix.  

Des réactions qui, pour l’ancien détenu Davion Hampton, montrent bien « la racine du problème ».

Les républicains « pensent que [les dons] achètent des votes démocrates, et que si les citoyens sur le retour peuvent voter, il y aura plus de votes démocrates que de républicains », explique-t-il.  

« Mais il faut que nous comptions, c’est aussi simple que ça, parce que nous payons des impôts comme tout le monde ».