(San Francisco) Que s’est-il passé en 2020 pour que la Californie s’embrase ? Mauvais karma ou désastre annoncé ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

« On ne se retrouve pas avec tant de millions d’acres en feu pour une seule et unique raison », répond Noah Diffenbaugh, professeur spécialiste du climat à l’Université Stanford, au cœur de la Silicon Valley, durement touchée depuis un mois par les fumées de ces incendies survenus tant au nord qu’à l’est et au sud de la région.

Divers facteurs se sont conjugués. Certains, comme cet orage sec au nombre d’éclairs incalculable survenu à la mi-août, étaient imprévisibles. Mais d’autres étaient connus depuis longtemps. La sécheresse. Le réchauffement climatique. L’accumulation de matière végétale hautement inflammable. « Et c’est la réalité dans laquelle nous vivons dorénavant », dit le professeur.

Tout comme son collègue Chris Field, autre grand spécialiste du climat à Stanford joint vendredi, il m’explique que ce sont donc des risques multiples, liés à des éléments aussi différents que les projets de construction résidentielle, les changements climatiques et des décennies de politiques de gestion forestière, qui se sont additionnés pour conduire à la situation actuelle.

Mais commençons par le commencement.

PHOTO RINGO H.W. CHIU, ASSOCIATED PRESS

Des millions d’acres de terrain ont été brûlés par les incendies qui ravagent la Californie.

Le premier facteur qui explique ce qui se passe en ce moment partout sur la côte ouest américaine, comme ce fut le cas en ce qui concerne les incendies survenus en Australie et dans l’Ouest canadien, c’est le réchauffement climatique.

En Californie, cette augmentation de la température, comparativement à il y a un siècle, a été chiffrée : on parle de 1 °C.

Un degré qui change grandement la donne. Car cette chaleur dessèche la végétation.

En outre, on note une diminution de 30 % des pluies depuis 40 ans, et des pluies qui arrivent plus tard en automne, alors que les forêts, la broussaille, toute la végétation sort de longs mois d’été en plein soleil.

Les facteurs météo qui aident les feux sont à ce point présents que le nombre de journées automnales qualifiées par les pompiers de maximalement risquées a plus que doublé depuis les années 80, montrent les travaux du professeur Diffenbaugh.

« Ce qui se passe porte la signature du réchauffement climatique », résume le chercheur.

Et la tendance s’accélère depuis 2000, ajoute son collègue Chris Field. « On voit une augmentation rapide. »

Les quatre pires incendies de l’histoire de la Californie se sont produits en 2020 et trois sont encore en train de brûler, alors que déjà les années 2017 et 2018 avaient été particulièrement pénibles.

C’est pire que pire.

Parfois, les systèmes de mesure pour évaluer les impacts sont tout simplement dépassés.

Quand le niveau de pollution de l’air contaminé par les cendres atteint 11, sur une échelle de 0 à 10, c’est que les choses vont vraiment mal.

Mais toute cette matière prête à s’enflammer a besoin d’une étincelle pour prendre feu. Et c’est là que l’été 2020 est particulier parce qu’il a été le théâtre d’un évènement orageux sans pluie, durant lequel la Californie a été bombardée d’éclairs.

Cela est rare, explique le professeur Diffenbaugh, mais ce n’est pas du nouveau ni du jamais vu. Et pour le moment, on ne peut établir de lien entre la gravité ou la fréquence de tels orages secs et le réchauffement climatique.

Autre élément important de l’équation : la vague de chaleur et les grands vents qui soufflaient sur la Californie, au même moment, indique le professeur Diffenbaugh.

Un cocktail explosif.

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Ceci peut sembler paradoxal, mais un autre facteur ayant contribué à ces incendies est la politique californienne de longue date qui consiste à chercher à tout prix à éteindre les feux.

« On a toujours tout fait pour supprimer les incendies, mais la matière qui ne brûle pas aide le prochain petit feu à devenir gros », résume le professeur Field.

Les incendies, quand ils sont maîtrisés – en français, on appelle ça le brûlage dirigé –, font une sorte de ménage des broussailles et des petits arbres et peuvent être bénéfiques. Les Premières Nations, bien avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord, pratiquaient cette technique, indique le chercheur.

Les forêts de grands arbres sont moins vulnérables aux incendies que les forêts densément peuplées de petits arbres dont les branches se touchent et touchent aux broussailles près du sol.

En outre, un grand arbre qui brûle met 30 ans à se renouveler. Les broussailles rasées repoussent vite et sont prêtes à rebrûler après cinq ans.

La gestion de la végétation fait donc partie des axes à investir pour la prévention des grands incendies à l’avenir.

Mais il est certain que la lutte contre les changements climatiques doit constituer une part critique de notre réponse à ce qui arrive actuellement.

Chris Field, spécialiste du climat à l’Université Stanford

Ensuite on parlera de la diminution du combustible, donc de la végétation asséchée, grâce à une meilleure gestion.

Puis, comme tout cela ne se réglera pas du jour au lendemain, il faudra être mieux préparés, ajoute le professeur.

Des pompiers encore mieux formés, des infrastructures médicales encore mieux organisées, de l’information encore mieux diffusée.

Devrait-on aussi mieux réglementer les zones où les projets de construction résidentielle sont permis ?

« Là, on parle de remettre en question tout le développement de l’Ouest », répond Noah Diffenbaugh.

Aller plus loin, à la frontière entre la civilisation et la nature, fait partie du modèle classique de la conquête du territoire.

Et la population augmente, donc il y a de réels besoins résidentiels croissants.

Selon le professeur Field, on pourrait continuer de construire, mais différemment. En regroupant les habitations.

Ce sont souvent les constructions isolées, seules au milieu de la végétation asséchée, qui sont attaquées le plus durement par les flammes, car celles-ci viennent de tous les côtés. En outre, le travail est plus difficile pour les pompiers s’ils doivent aller arroser des maisons éparses que si elles sont toutes ensemble.

Mais est-ce que les Californiens accepteront de remettre en question leurs rêves de ranch perdu dans les collines, loin de tout ?

Quoi qu’il en soit, rappellent les chercheurs, ils devront au moins faire attention à tout ce qui produit des étincelles. Que ce soit une tondeuse qui heurte une roche ou un feu d’artifice.

La nature n’attend que ça pour se réimposer.