Des régimes autoritaires, Russie en tête, ont dépensé près de 400 millions de dollars au cours de la dernière décennie pour influencer à leur avantage le processus électoral dans des dizaines de pays, indique le rapport d’un institut de recherche établi à Washington.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Ces injections financières « malveillantes » (malign) ont souvent été réalisées en tirant profit des limites des lois en vigueur pour freiner l’ingérence étrangère et se sont multipliées dernièrement, préviennent les chercheurs du German Marshall Fund, qui s’inquiètent de l’impact potentiel de ces pratiques aux États-Unis à l’approche de la prochaine élection présidentielle.

À la suite de la victoire de Donald Trump en 2016, une grande attention a été accordée aux cyberattaques et aux efforts de désinformation russes, et le public américain n’a pas pris la mesure des risques posés par l’argent pouvant être injecté en sous-main dans le système politique, relève l’un des auteurs du rapport, Joshua Rudolph.

PHOTO FOURNIE PAR LE GERMAN MARSHALL FUND

Joshua Rudolph, chercheur du German Marshall Fund

Les gens pensent encore que l’ingérence s’exerce essentiellement en ligne, mais ce n’est plus le cas pour les autorités américaines.

Joshua Rudolph, chercheur du German Marshall Fund

L’analyste évoque notamment une note produite à ce sujet en février par le département de la Sécurité intérieure, de concert avec le FBI.

Le document, révélé par l’Associated Press, indiquait que la Russie pourrait chercher à intervenir dans le scrutin de novembre de nombreuses façons, notamment en conseillant discrètement des candidats ou leur équipe de campagne.

Les autorités ont relevé, tout en précisant que le risque de ce type d’intervention était « modéré », qu’un homme d’affaires proche du président russe Vladimir Poutine avait fourni des services de cette nature dans de nombreux pays africains à la demande du Kremlin au cours des dernières années.

Pendant longtemps, les responsables américains ont considéré que l’ingérence financière « malveillante » de la Russie était surtout un « problème européen », puisque le pays a d’abord ciblé ce continent, note M. Rudolph.

La pratique s’est depuis étendue à plusieurs autres régions et s’observe également dans les méthodes de la Chine, qui a notamment été mise en cause dans des tentatives d’ingérence politique en Australie et en Nouvelle-Zélande au cours des dernières années, relève le chercheur du German Marshall Fund.

Plus de 100 interventions

En passant en revue notamment les comptes rendus médiatiques, l’organisation a recensé sur une période de 10 ans 115 incidents où des interventions illicites dans le processus politique d’une trentaine de pays ont pu être reliées à des acteurs étatiques étrangers.

Plus de 80 % étaient attribuables à la Russie, le reste venant de la Chine et, dans quelques cas, de l’Iran et des Émirats arabes unis, souligne le rapport.

Joshua Rudolph note que le soutien étranger peut être fourni au moyen de divers stratagèmes, notamment sous forme de services qui ne sont pas dûment facturés. Des entreprises écrans permettant de protéger l’identité des propriétaires ou des organismes sans but lucratif qui ne sont pas tenus de dévoiler l’identité de leurs donateurs peuvent aussi être mis à profit pour acheminer de l’argent.

L’achat anonyme de publicités politiques en ligne, le financement de médias ou encore l’utilisation de nouvelles technologies comme les cryptomonnaies permettant de faire des contributions anonymes figurent parmi les méthodes utilisées.

Le chercheur du German Marshall Fund souligne que plusieurs projets de loi mis de l’avant au cours des dernières années aux États-Unis pour corriger certaines lacunes juridiques rendant possibles ces abus sont toujours en attente d’approbation au Sénat.

Un effort bipartisan majeur, similaire à celui qui avait suivi les attentats du 11 septembre 2001 pour empêcher le financement d’organisations terroristes, est requis pour régler la situation, dit-il.

« Dans les deux cas, des acteurs étrangers ont utilisé des infrastructures civiles, l’ouverture de la société américaine, pour nuire aux États-Unis », relève M. Rudolph, qui insiste sur la nécessité d’agir énergiquement pour protéger la vie démocratique du pays.