Des dizaines de milliers de protestataires qui s’époumonent. Des familles entières venues dénoncer le racisme systémique qui ronge l’Amérique. Des citoyens qui se disent couverts de honte par leur président. Samedi, Washington a vécu sa plus grande manifestation antiraciste depuis la mort de George Floyd, asphyxié par un policier blanc.

Texte: Mayssa Ferah Texte: Mayssa Ferah
La Presse

Photos: Olivier Jean Photos: Olivier Jean
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« Ce président ne sert plus le peuple. Il nous méprise », confie Mihad Hall, native de l’État de Virginie. Lundi dernier, quand Donald Trump a déclaré qu’il n’excluait pas de faire déployer des soldats dans les villes pour répondre aux manifestations, elle a sursauté. Elle n’avait jamais manifesté de sa vie, mais la voilà pancarte à la main devant la haute clôture qui cache la Maison-Blanche, installée pour protéger l’édifice du vandalisme et autres méfaits. « Je n’arrive pas à croire que tout ce que mes enfants connaissent de la politique, c’est lui », lâche-t-elle en montrant du doigt le haut lieu de la démocratie américaine.

Le président américain a beau ériger une forteresse autour de lui, elle n’est plus que physique, dit Mme Hall. « Mes filles se rappelleront que leur maman les a amenées assister à cette journée historique. » 

Elles se souviendront de la colère, des regards féroces et dénonciateurs des protestataires, mais aussi de l’espoir qu’on a aujourd’hui que les choses changent.

Mihad Hall, native de l’État de Virginie

Trois heures auparavant, les rues de Washington étaient vides. La capitale des États-Unis, avec ses ambassades, ses musées et ses monuments, avait des allures de ville fantôme. Le silence, troublé par la mélodie répétitive d’un camion de crème glacée, y était presque inquiétant. Avec la Garde nationale veillant au grain. Le regard intimidant, quelques soldats étaient perchés dans leur véhicule tout-terrain. À leur gauche, une horde de policiers protégeait le Trump Hotel de l’avenue Pennsylvania.

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Difficile de croire que des milliers de personnes allaient bientôt envahir les larges rues de la capitale pour participer à une action pacifique déjà considérée comme historique.

Quelques jours plus tôt, la 16e Rue, l’une des artères menant à la résidence présidentielle, était encore la scène d’affrontements. Rebaptisée Black Lives Matter Plaza, elle a maintenant des airs de festival de quartier. Certains vendent des t-shirts à l’effigie de Georges Floyd, d’autres distribuent masques, désinfectant, nourriture et boissons. Des graffitis injurieux destinés à Trump ont été effacés, mais d’autres les ont remplacés. 

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Devant la Maison-Blanche, les manifestants narguent son occupant, pacifiquement. Les clôtures censées intimider les manifestants ont été décorées de slogans en tout genre dénonçant la police et ses pratiques jugées violentes.

« Nous dirons “au suivant” »

D’immenses lettres jaunes peintes sur la rue forment les mots BLACK LIVES MATTER. Les images de cette initiative lancée par Muriel Bowser, mairesse de Washington qui tient tête à Trump, ont fait le tour du monde. Alors que les gens se déhanchent au rythme de la voix du rappeur Kendrick Lamar (« We gon’ be alright », assure-t-il), Mme Bowser fait une apparition accueillie par des applaudissements. La présence de la Garde nationale dans la ville la dérange beaucoup.

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Aujourd’hui, nous disons non. En novembre, nous dirons ‘‘au suivant’’.

Muriel Bowser, mairesse de Washington

Quelques kilomètres plus loin, au Lincoln Memorial, les échos des voix revendicatrices de justice et de changements sociaux se font entendre. Et une prière. « Dear heavenly Father, help us march peacefully », chuchotent à l’unisson les participants.

Tiffany Rose est furieuse. « George Floyd. Freddie Gray. Tamir Rice. Ils auraient pu être mes fils, mon frère ou un de mes oncles. »

« Ça dépasse tout ce que j’ai vu auparavant dans cette ville. Aujourd’hui, c’est la première fois que j’ai confiance en mon peuple. J’ai espoir que tout le monde ici ira voter et que les choses vont changer pour de bon », s’émeut Hele Amari, 30 ans, qui habite en banlieue de Washington.

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Darren Grant est sans mots. « Je m’attendais à trouver une majorité de personnes noires et je réalise ici qu’on est tous unis là-dedans. Je ne sais pas quoi dire, je me sens tellement inspiré », finit-il par répondre sous la cacophonie des slogans impossibles à distinguer. « Mes ancêtres ont participé à ce système. C’est mon devoir de briser le cycle en tant que Blanche », lui répond une femme blanche interpellée par son commentaire.

Gwendoline Sea, 65 ans, a marché toute sa vie contre le racisme systémique. « J’accompagne ma petite-fille de 18 ans. J’étais avec elle quand j’ai vu George Floyd mourir, à la télévision. Ça nous a donné mal au cœur. Je serai bientôt de nouveau grand-mère et je me dis que c’est assez. Je ne veux plus avoir à marcher avec mes prochains petits-enfants. »

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Rappelons que George Floyd, homme noir de 46 ans et père d’une fillette, a été tué par un policier blanc lors de son arrestation à Minneapolis. Il était soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de 20 $. Le policier Derek Chauvin, qui s’est agenouillé sur le cou du suspect, est accusé de « meurtre non prémédité » et risque 40 ans de prison.

À 16 h 30, des milliers de personnes continuaient à affluer. Une foule impressionnante, partie du Capitole, se dirigeait vers la Maison-Blanche.

Les larmes aux yeux, un jeune homme, la tête recouverte d’un foulard mauve, chantait a capella : 

« I just wanna live, I just wanna live. »

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En fin de soirée, la filiale locale de l’organisation Black Lives Matter a tracé sur la 16e rue le slogan DEFUND THE POLICE.

Peu après, le président américain Donald Trump a affirmé via son compte Twitter que la foule réunie à Washington, estimée à plus de 10 000 personnes, était bien plus petite qu’anticipé.

IMAGE TIRÉE DE TWITTER

Tard hier sur Twitter, Donald Trump a soutenu que la foule à Washington était « beau plus petite qu’anticipé ». Il a aussi remercié les forces de l’ordre pour leur « travail formidable ».

Il a offert ses remerciements aux policiers et à la Garde nationale. Il a également accusé les réseaux de nouvelles CNN et MSNBC « d’enflammer la foule. » « Heureusement, leur audience est très limitée », a-t-il tweeté en fin de soirée, alors que les manifestants étaient toujours actifs.