(New York) En regardant l’émission matinale de CBS, samedi, Rashmi Budhram a été bouleversée par une nouvelle en particulier : la COVID-19 a fait 55 morts dans une résidence pour personnes âgées de Cobble Hill, le quartier à la fois élégant et pittoresque de Brooklyn où elle vit depuis 15 ans avec sa famille.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

L’entrepreneure originaire de Philadelphie n’a pas hésité. Elle a rempli un sac de masques KN95 qu’elle venait de recevoir de Chine, où elle a des contacts d’affaires. Puis, accompagnée de son mari Arjune, elle les a livrés à la réception du Cobble Hill Health Center, un établissement à but non lucratif qui détient désormais un record funeste à New York.

« Je pense que c’est de la négligence », a déclaré la New-Yorkaise d’adoption derrière un masque KN95, dont la performance est presque identique à celle du fameux N95, qui se fait de plus en plus rare. « De façon générale, je pense que les personnes âgées sont négligées. Mais la pandémie actuelle fait remonter à la surface tous les problèmes du système. Et on le voit aujourd’hui dans le bilan des morts. C’est tellement triste. »

Rashmi Budhram ne fait pas seulement référence aux 55 morts de Cobble Hill. Vendredi, l’État de New York est devenu l’un des premiers aux États-Unis à lever le voile sur l’ampleur de l’hécatombe dans les résidences pour personnes âgées sur son territoire. En date du 15 avril, la COVID-19 y avait fait au moins 2690 victimes, une augmentation de plus de 1200 par rapport à la semaine précédente.

Les 10 maisons de retraite les plus durement touchées par la pandémie se trouvent dans la ville de New York. Après le Cobble Hill Health Center, c’est une résidence à but lucratif du Bronx qui revendique le plus grand nombre de morts : 45.

Un mort sur cinq

« Franchement, c’est une situation précaire et dangereuse pour les résidants et le personnel », a dit à La Presse Richard Mollot, directeur du groupe de pression new-yorkais Long-Term Care Community Coalition. « C’est évidemment vrai pour les gens de New York et de sa région, mais c’est également vrai partout où le virus frappe. On l’a vu en Italie. On l’a vu en Espagne. Et on commence à le voir au Royaume-Uni. »

La situation ne devrait pas surprendre les Américains. Il y a plus d’un mois, les médias ont fait grand cas des ravages de la COVID-19 dans un centre de soins prolongés de l’État de Washington, où 129 patients ont été infectés et 35 sont morts. Mais l’attention du public a vite été détournée vers d’autres problèmes, tous aussi criants, dont le nombre disproportionné de victimes de la maladie parmi les communautés afro-américaines du pays.

Ces jours-ci, cependant, les Américains ne peuvent plus détourner les yeux. Les médias sont remplis d’histoires cauchemardesques : 17 corps découverts après un appel anonyme dans une morgue de fortune aménagée dans une maison de retraite du New Jersey ; 29 morts recensés par la direction d’un établissement de Queens où le personnel estime le vrai bilan à 60 ; des enfants qui se font lire au téléphone des textes écrits d’avance pour les rassurer sur le sort de leur père ou de leur mère, seulement pour apprendre le lendemain ou le surlendemain que celui-ci ou celle-là a succombé à la COVID-19.

Et les tragédies ne sont pas circonscrites à la région de New York. Vendredi, le New York Times a estimé à au moins 7000 le nombre d’Américains vivant ou travaillant dans des maisons de retraite qui sont morts de la COVID-19 aux États-Unis, soit environ un décès américain sur cinq liés à cette maladie.

Manque de personnel

Les facteurs de cette hécatombe américaine ne surprendront ni les Québécois ni les Italiens ni les Espagnols.

« Les résidences pour personnes âgées manquent de personnel, problème auquel on pallie par la contention chimique, déplore Richard Mollot. C’est un problème récurrent. Depuis le début de la pandémie, le manque d’équipement de protection individuelle se fait également sentir de façon intense. On entend beaucoup parler des besoins des travailleurs de la santé dans les hôpitaux, mais très peu des besoins du personnel des résidences pour personnes âgées. »

La supervision des résidences pour personnes âgées représente un autre facteur, qui se fait peut-être sentir davantage aux États-Unis. En règle générale, elle relève d’une agence fédérale, qui fixe des normes et impose des pénalités. Selon Richard Mollot, l’agence a découvert tout récemment que 36 % des résidences pour personnes âgées ne respectaient pas les mesures d’hygiène les plus élémentaires, dont le lavage approprié des mains. En pleine pandémie.

Les normes fédérales sont très bonnes. Elles devraient assurer des soins décents et une bonne qualité de vie. Mais elles ne sont presque jamais appliquées par l’agence fédérale. Et c’est encore pire sous l’administration Trump.

Richard Mollot, directeur de l’organisme Long-Term Care Community Coalition

Au Cobble Hill Health Center, les employés refusaient samedi de répondre aux questions d’un journaliste sur les conditions sanitaires dans l’établissement de 364 lits.

« Parlez à notre patron », a dit une préposée en fumant une cigarette à l’extérieur de l’immeuble.

Stephen Hanse n’est pas le patron du centre de santé de Cobble Hill. Il est président d’une association de propriétaires de maisons de retraite de l’État de New York. Dans une déclaration écrite, il a attribué le bilan élevé de décès dans ces établissements au fait que ceux-ci s’occupent de « personnes extrêmement vulnérables ».

« Les éclosions ne sont pas le résultat de l’inattention ou de lacunes dans nos établissements. La nature même des soins prolongés fait en sorte que la distanciation physique n’est pas une option », a-t-il affirmé.

Il faut espérer que le lavage approprié des mains ne soit pas davantage une option dans leurs établissements.