(Baltimore) Dans son église de Baltimore, au nord de Washington, le pasteur Alvin Gwynn attend ses fidèles en ce dimanche de Pâques. Mais est-ce la peur du coronavirus ou des autorités qui les forcent à manquer à l’appel ?

Charlotte PLANTIVE
Agence France-Presse

« C’est le dimanche de la résurrection, le moment le plus important pour les chrétiens », rappelle le révérend Gwynn, 74 ans. « On serait très malheureux si on ne pouvait pas venir à l’église en ce jour particulier ».

Pour tenter d’endiguer la pandémie, qui a déjà tué plus de 20 000 personnes aux États-Unis, l’État du Maryland, où la Friendship Baptist Church est située, a pourtant interdit tous les rassemblements de plus de 10 personnes, y compris religieux.

Enfreindre cette consigne est passible d’un an de prison et de 5000 dollars d’amende. « Ils ne vont pas faire ça, ce serait comme envoyer Martin Luther King en prison », lance le pasteur qui prêche depuis plus de 30 ans dans un quartier afro-américain de la cité portuaire.

PHOTO ALEX EDELMAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le pasteur Alvin Gwynn

Le risque est tombé de lui-même : les fidèles étaient moins de 10. « Il y a beaucoup de facteurs intimidants », relève Nicole, qui ne veut pas donner son nom de famille.

Pas très à l’aise, elle glisse : « c’est probablement plus sûr de venir ici que d’aller faire ses courses… »

« Si je dois mourir, eh bien je mourrai ! C’est à Dieu de le dire », lance bravache Linda Butler, 67 ans, le visage couvert d’un masque de protection.

« Refuge »

Au-delà de la peur de la contagion, « il y a eu beaucoup de choses négatives sur les réseaux sociaux », reconnaît Mark Griffin, responsable de la sécurité de l’église, en allusion aux nombreux messages qui accusent le pasteur d’être irresponsable.

Mais Dee Dee, une trentenaire venue alors qu’il ne s’agit pas de son église, défend le choix du pasteur d’offrir « un refuge » à ceux qui en ont besoin « en ces temps incertains ».

Aux États-Unis, comme ailleurs, les lieux de culte ont favorisé les premières contaminations. Plus de 70 cas ont notamment été recensés parmi les habitués d’une « megachurch » de Sacramento.

Depuis un mois, les fidèles sont donc appelés à rester chez eux, même si plusieurs États conservateurs comme le Texas ou la Floride ont prévu des dérogations pour les églises.

Conscients du risque, la grande majorité des prêtres ont progressivement renoncé à organiser des offices le dimanche.  

Le 15 mars, près de deux tiers des pasteurs protestants organisaient encore un office dans leur église ; le 29, ils n’étaient plus que 7 %, selon une enquête réalisée par le centre chrétien de recherches LifeWay Research.

La plupart ont migré sur l’internet avec des sermons rediffusés en direct. C’est ainsi que le président Donald Trump doit suivre le culte pour Pâques. « C’est génial, mais ce ne sera jamais comme être sur place », disait-il récemment.

Plus rare mais impressionnant, certaines églises sont passées en mode « drive-in », invitant leurs fidèles à venir assister à l’office en plein air depuis leur voiture.

« Premier amendement »

Mais une petite minorité de prêtres fait de la résistance au nom de la liberté religieuse, un principe au cœur de l’identité et de l’histoire américaine.  

« J’ai un droit avec le Premier amendement » de la Constitution qui garantit le libre exercice de la religion, lance ainsi le révérend Gwynn. « Ils ne peuvent pas perturber mon office, ils ne peuvent pas entrer dans l’église et m’arrêter », poursuit-il.

« Le pasteur a tort, aucun droit constitutionnel n’est absolu », rétorque le professeur de droit Jeffrey Shulman de l’Université Georgetown.  

« Le pouvoir de police des États est maximal en cas d’urgence sanitaire », relève-t-il. Pour autant, si les forces de l’ordre intervenaient dans une église, « ça renverrait une très mauvaise image », reconnaît l’universitaire.

Pour gérer les récalcitrants, les autorités ont donc privilégié le dialogue. « On ne va pas s’imposer par la force », commentait récemment le gouverneur de Louisiane John Bel Edwards, confronté à un pasteur de Bâton-Rouge qui fait toujours venir par bus des centaines de fidèles à l’office du dimanche.  

À Baltimore, le pasteur Gwynn n’a pas renoncé lui non plus. Mais le virus « a découragé nos membres », dit-il. Peu importe, selon lui, « on n’a pas besoin d’être foule pour prier ».