(New York) Lorsque l’Obamacare est entrée en vigueur, il y a près de 10 ans, Jonathan Metzl s’attendait à ce que les citoyens de l’État où il enseigne se réjouissent. Après tout, le Tennessee présentait un taux très bas de personnes jouissant d’une couverture d’assurance maladie et un taux très élevé de personnes souffrant de maladies chroniques. Or, la loi phare de Barack Obama y a été largement conspuée. Pourquoi ?

Richard Hétu, Collaboration spéciale Richard Hétu, Collaboration spéciale
La Presse

Pour répondre à cette question, le psychiatre et sociologue de l’Université Vanderbilt, à Nashville, s’est mis à interroger plusieurs des citoyens blancs les plus susceptibles de profiter de l’Obamacare. Trevor, 41 ans, était l’un d’eux. Il se mourait d’une maladie du foie. Si le gouverneur du Tennessee avait accepté d’implanter dans son État un des volets clés de la loi – l’élargissement du programme Medicaid pour les personnes à faible revenu –, il aurait eu droit à des traitements qui lui auraient peut-être sauvé la vie.

Mais Trevor ne regrettait pas la décision du gouverneur et des autres responsables républicains du Tennessee. « Il n’y a aucune chance que je puisse un jour appuyer l’Obamacare ou m’y inscrire. Je préférerais mourir », a-t-il dit. Invité à préciser sa pensée, il a répondu : « Nous n’avons pas besoin que le gouvernement se mêle davantage de nos vies. Et, de toute façon, je ne veux pas que mes impôts servent aux Mexicains et aux "welfare queens" [expression péjorative pour décrire les bénéficiaires noires de l’aide sociale]. »

Politiques meurtrières ?

Jonathan Metzl inclut l’histoire de Trevor dans son nouveau livre, Dying of Whiteness : How the Politics of Racial Resentment is Killing America’s Heartland. Il y présente une thèse audacieuse : aux États-Unis, des Blancs de la classe ouvrière meurent littéralement à cause de politiques promulguées par des élus qui exploitent leur ressentiment racial. Politiques qui permettent souvent à ces mêmes élus d’offrir des réductions d’impôts aux Américains les plus fortunés.

Metzl a ainsi examiné les causes et les effets de l’opposition à l’Obamacare au Tennessee, de la déréglementation des armes à feu au Missouri et des coupes dans l’éducation et les infrastructures au Kansas. Au Missouri, il note que l’omniprésence des armes à feu est particulièrement nocive pour les hommes blancs. Ceux-ci sont 2,8 fois plus susceptibles de se suicider par balle que les autres.

Or, au Missouri comme dans les autres États américains, l’opposition à la réglementation des armes à feu est beaucoup plus forte chez les Blancs que chez les Noirs ou les Hispaniques. Phénomène que Jonathan Metzl explique par le lien entre l’identité blanche et le deuxième amendement de la Constitution américaine garantissant le droit de porter des armes.

« Pendant une très longue période, seuls les Blancs ont pu porter des armes. Et quand les personnes de couleur ont tenté de faire de même, elles n’y ont pas été autorisées de plusieurs façons », dit Jonathan Metzl à La Presse

« Il est donc devenu facile pour la droite républicaine de dire que les [progressistes] veulent vous enlever vos armes, notamment à cause de cette histoire liant les armes à feu au privilège blanc. » — Jonathan Metzl

Dans un État comme le Kansas, les coupes dans l’éducation peuvent être encore plus funestes pour les Blancs de la classe ouvrière. Selon les données présentées par Jonathan Metzl, le désinvestissement scolaire a contribué à une forte augmentation du décrochage à l’école secondaire. Décrochage qui « correspond à la perte de sept à neuf années d’espérance de vie », note Jonathan Metzl, qui tient aussi le rôle de directeur du Vanderbilt Center for Medicine, Health and Society.

« C’est remarquable, ajoute-t-il. Depuis 2015, nous avons eu deux années d’affilée avec une baisse de l’espérance de vie chez les hommes blancs de la classe ouvrière. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu ici. Le facteur sur lequel je me penche est cette histoire incroyable d’autodestruction où des gens votent pour des politiques qui réduisent leur durée de vie. »

Le poids des « anxiétés raciales »

Selon Metzl, les élus républicains du Kansas, issus pour la plupart du Tea Party, ont réussi à justifier leurs coupes budgétaires et leurs réductions d’impôts en accusant les immigrés clandestins et autres minorités non méritantes d’abuser des programmes sociaux. Message qui a convaincu plusieurs des Blancs auxquels l’universitaire a parlé.

« Ce n’est pas comme si ces gens-là étaient fous ou sans éducation, dit-il également en entrevue. Ce que j’ai démontré, c’est que leurs anxiétés raciales pesaient davantage sur leur façon de voir les choses que leurs propres intérêts, que leur souci d’envoyer leurs enfants dans de bonnes écoles, ou d’autres choses de cette nature. »

Cette dynamique, qui a contribué au succès du Tea Party pendant la présidence de Barack Obama, Donald Trump l’a très bien comprise, selon Jonathan Metzl. Mais ce dernier voit des différences entre le mouvement populiste conservateur et le 45e président.

« L’une est que le Tea Party a seulement détruit des États, alors que Donald Trump emploie maintenant cette rhétorique pour détruire le pays au complet. Il est très doué pour exploiter l’anxiété raciale, les peurs et les préjugés cachés des gens. » — Jonathan Metzl

Aussi Jonathan Metzl n’est-il pas surpris que Joe Biden ait évoqué les événements de Charlottesville et la question raciale en annonçant sa candidature à la présidence.

« L’élection de 2020 est vraiment une bataille pour l’âme de notre pays », dit-il en reprenant une expression de l’ancien vice-président. « Sommes-nous capables d’apprendre de ces histoires-là et de changer de cap, ou allons-nous nous enfoncer encore plus profondément ? »