Les millionnaires indiens étaient courtisés cette semaine. Pendant qu'à Bombay, les bonzes du luxe italien tenaient une conférence pour faire la promotion de leurs produits, New Delhi recevait deux des hommes les plus fortunés du monde pour suggérer à cette nouvelle classe de riches Indiens une tout autre façon de dilapider leurs millions: le don.

Mis à jour le 26 mars 2011
Judith Lachapelle LA PRESSE

Ce n'est pas un hasard si le fondateur du géant informatique Microsoft, Bill Gates, son épouse Melinda Gates ainsi que le financier Warren Buffett s'intéressent désormais à l'Inde - après la Chine en septembre - dans leur mission de promotion de la philanthropie. Les nouveaux géants suivent désormais les États-Unis au palmarès des pays comptant le plus de milliardaires.

Du coup, d'autres statistiques moins dorées émergent: la philanthropie est peu développée dans ces sociétés bouillonnantes. Un rapport de 2010 de la firme Bain sur la philanthropie en Inde révèle que seuls 10% des fonds des organisations caritatives proviennent de dons de particuliers ou d'entreprises, contre 75% aux États-Unis. La firme estime aussi qu'il faut de 50 à 100 ans pour que s'installe une véritable culture de la philanthropie.

Indiens et Chinois doivent-ils se mettre à la philanthropie? «Il y a toujours eu une culture du don, mais c'était traditionnellement envers des gens de son entourage, ou de la communauté d'où on vient, ou des institutions religieuses en lesquelles on croit», dit Deval Sanghavi, joint hier par La Presse à Bombay. Cofondateur de Dasra, organisation indienne vouée à la philanthropie, il met en relation les donateurs avec des organisations sérieuses qui ont un réel impact sur le terrain.

«Je crois que les mentalités changent. Il y a maintenant en Inde un sentiment que la richesse est ici pour rester», ajoute-t-il. «Et je crois aussi qu'on réalise que si on n'améliore pas la société d'ici 10 ans, les risques que la croissance économique s'arrête sont très élevés.»

Morale occidentale

L'initiative Gates-Buffett de faire la promotion de leur vision de la philanthropie n'est pas nécessairement bien accueillie dans ces nouveaux eldorados qui s'affranchissent de la dépendance occidentale. Aussi, les multimilliardaires restent discrets dans leurs démarches. Pas question pour le moment d'obtenir des riches Indiens des engagements fermes à faire don d'une bonne partie de leur fortune, comme les deux hommes ont l'intention de le faire dans le cadre de leur programme Giving Pledge. Même si, a insisté Warren Buffett, la première génération de riches est habituellement plus généreuse que ses descendants...

Auteur de Celebrity Diplomacy et professeur à l'Université de Waterloo, Andrew F. Cooper voit deux obstacles à l'épanouissement d'une telle philanthropie. D'abord, les pressions familiales pour garder la fortune dans leurs coffres. Ensuite, la difficulté d'étaler un excès de richesse dans des pays où sévit encore une pauvreté extrême. C'est notamment le cas de la Chine. «Les milliardaires chinois n'ont pas la réputation d'être très ouverts, dit M. Cooper. Ils se demandents'ils doivent annoncer qu'ils ont autant d'argent à donner.»

Substitution à l'État?

Andrew Cooper note aussi le problème éthique d'une substitution des fondations privées à l'État. «Si les philanthropes s'investissent en santé publique, est-ce que ça veut dire que l'État en fera moins? Je ne critique pas nécessairement ces partenariats, mais je crois qu'ils doivent être transparents.»

Deval Sanghavi croit, quant à lui, que les riches Indiens doivent prendre la relève de l'aide internationale qui ne sera pas éternelle. «Déjà, les Britanniques demandent: pourquoi devons-nous donner à un pays qui compte trois fois plus de millionnaires que nous?»

«Tout le monde regarde le Moyen-Orient en constatant qu'un grand nombre de jeunes désoeuvrés ont été capables de se débarrasser d'un gouvernement. Dans 10 ans, il y aura 216 millions de jeunes à faire travailler en Inde. Si ces 216 millions de jeunes sont au chômage en 2020, il y aura des problèmes.»

Nombre de milliardaires

> En Chine: 115

> En Inde: 55 Les entreprises de luxe prévoient réaliser la moitié de leurs ventes en Chine et en Inde d'ici cinq ans.

Source: Forbes