Le jardinier-maraîcher Jean-Martin Fortier s’est fait le porte-parole d’une agriculture biologique et de proximité. Avec Le maraîchage nordique, son nouveau livre porté toujours et encore par le désir de faire bouger les choses, il fait partager les connaissances acquises au fil d’années d’expérimentations à sa Ferme des Quatre-Temps. La démonstration est faite : produire des légumes à petite échelle, avec des moyens réduits et en hiver est chose possible au Québec. Et maintenant, quoi ?

Isabelle Morin
Isabelle Morin La Presse

Qu’est-ce que ce livre a de nouveau à proposer par rapport à ce qui se fait au Québec à l’heure actuelle ?

On n’a pas besoin de grosses serres énergivores. Tout ça finit par coûter cher. Donc, pour rentabiliser ça, il faut que tu fasses pousser des légumes à haut revenu comme des tomates, des poivrons ou des concombres. Nous, on fait le choix de ne pas avoir des serres chauffées et éclairées, et de faire pousser des légumes moins rentables qui sont plus résistants au froid. On en cultive une trentaine tout l’hiver dans nos serres, mais il faut les planter au bon moment et de la bonne manière. Les plantes peuvent prendre le gel, mais on doit les acclimater avant. C’est beaucoup de choses qui relèvent du savoir-faire. On est dans une autre logique économique et une autre façon de regarder la production.

Avec des moyens simples, une sensibilité, une meilleure compréhension de la biologie des plantes et une certaine expertise, on est capables de manger des légumes frais toute l’année, au Québec.

Jean-Martin Fortier

On peut faire des épinards, du chou frisé (kale), du bok choy, de la bette à carde, des rabioles et plein d’autres légumes que les gens connaissent moins. C’est beau de dire aux Québécois de manger local, mais il faut aussi qu’ils mangent en saison. Le progrès, ce n’est pas de manger des fraises en janvier et ce n’est pas juste d’arriver à déjouer la nature : c’est l’ingéniosité, le bien manger.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Quelques serres, ni chauffées ni éclairées, où sont cultivés en hiver les légumes de la Ferme des Quatre-Temps.

Sentez-vous que les circonstances sont favorables pour aborder le sujet, notamment avec le mouvement qui a découlé de la pandémie ?

C’est tellement excitant, ce qui se passe. Il y a un éveil, une motivation politique et des fonds publics qui sont investis dans des serres. Mais j’aimerais que ce soit investi à la bonne place, dans nos campagnes, et qu’on mette ces millions de dollars dans 10 000 petites serres plutôt que dans deux ou trois gros complexes qui vont faire pousser des tomates. La décentralisation est souhaitable. C’est juste plus compliqué. Mais ça fait avancer les choses. Je n’ai pas écrit un livre grand public, mais pour que les maraîchers aient une base sur laquelle construire leur propre affaire, avec l’espoir qu’ils auront l’appui des gens pour acheter leurs légumes.

Comme consommateurs, quels sont les moyens à prendre pour aller dans le sens d’une souveraineté alimentaire ?

Individuellement, si tout le monde fait un pas, ç’a de l’impact. S’il y a des gestes à poser, c’est de manger local et en saison pour que l’argent reste dans l’économie du Québec. S’abonner aux paniers d’hiver par les réseaux des fermiers de famille, c’est un moyen concret. Si tout le monde le faisait, ça enverrait le signal qu’il y a une occasion d’affaires là. On peut aussi vérifier la provenance de ses produits à l’épicerie et réclamer des légumes de saison du Québec auprès de son épicier. […] Ce qu’on investit dans notre communauté, ça nous revient à un moment donné. J’aime beaucoup l’analogie des fromages et des microbrasseries. Avant, on avait de la Molson pas chère au dépanneur et on était bien servis. Mais quand on regarde toutes les saveurs qu’on arrive à produire maintenant, plein de villages ont maintenant une économie à cause de ces entreprises qui font vivre du monde. Pour moi, c’est du progrès.

Qu’imaginez-vous comme portrait au Québec dans vos rêves de souveraineté alimentaire les plus fous ?

Je crois beaucoup au fait de remplacer l’agriculture de masse par une masse d’agriculteurs. Ce que je verrais, c’est des milliers de petites fermes partout sur le territoire qui nourrissent avant tout leur communauté. Il y a des microbrasseries et des cafés dans ces villages et tranquillement, de vivre en campagne, ça devient autre chose que du maïs et du soja. Mon rêve, c’est aussi que les rivières et les ruisseaux ne soient pas contaminés par une agriculture qui est destructrice, que les gens aillent au marché dans leur village, et que toute une économie se développe : riche en culture, en connexions.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Des légumes poussent en plein hiver dans cette serre de la Ferme des Quatre-Temps.

À ceux qui trouvent qu’il y a un retour en arrière dans cette façon de penser, qu’est-ce que vous répondez ?

Je pense que c’est un retour vers le futur ! On revisite peut-être des choses du passé, mais avec de nouvelles perspectives et de nouveaux moyens. Le progrès n’est pas une ligne droite et ce n’est pas juste technologique. Ça veut aussi dire de revisiter des choses qu’on avait oubliées, mais qui étaient bonnes. Il faut parfois expérimenter avec des cochonneries pour se rendre compte que des légumes du Québec, c’est bien meilleur que ceux d’ailleurs. On a de belles politiques, des ressources, on est bien organisés. On est capables d’être des leaders et on l’est déjà. Le maïs, ce n’est pas ça, l’avenir.

Et l’avenir, c’est… ?

… la biodiversité, la nature, l’écologie, c’est travailler avec les gens, les petites fermes, c’est de bien manger, d’avoir de beaux produits, c’est le terroir !

NOTE : Les propos ont été édités pour des fins de concision.

Le maraîchage nordique — Découvrir la culture hivernale des légumes

Le maraîchage nordique — Découvrir la culture hivernale des légumes

Éditions Cardinal

248 pages