Quand Marie-Pier Gosselin a décidé de prendre la relève de son père à la ferme Au gré des champs, elle a posé une condition : elle voulait une nouvelle grange... signée par l'un des cabinets d'architectes les plus en vue de Montréal. Virée dans une ferme hors du commun. Dans le meilleur sens du terme.

Mis à jour le 9 avr. 2019
VIOLAINE BALLIVY LA PRESSE

Elles sont toutes là ?

Oui. Enfin, on pourrait en ajouter cinq ou six, mais pas plus... Elles ont six fois plus d'espace qu'avant !

Elles, ce sont les 55 vaches de Marie-Pier Gosselin, de magnifiques suisses brunes pour la plupart. D'aucuns disent que cette race est la plus belle de toutes. Celles-ci sont peut-être aussi les plus heureuses du Québec. Assurément parmi les mieux traitées de la province.

Car Marie-Pier Gosselin, en annonçant à ses parents qu'elle souhaitait prendre la relève familiale, a émis le projet fou de construire une nouvelle grange rehaussant, le plus possible, le bien-être des animaux. Et pour ne pas faire les choses à moitié, elle a décidé que le bâtiment devrait être aussi beau que fonctionnel : elle a donc fait appel à l'un des cabinets d'architectes les plus en vogue en ce moment à Montréal, La Shed.

Après six mois d'intenses travaux, la cinquantaine de vaches ont finalement emménagé au début du mois de mars dans leur nouvelle demeure... Immense. Rien à voir avec les étables classiques : il n'y a pas, ici, de stabulation, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune séparation entre les box des animaux, libres d'aller comme bon leur semble dans leurs sections respectives (les vaches qui donnent du lait sont séparées des autres). Les vaches ne sont pas attachées. À aucun moment de la journée. Le soir, elles dorment avec leurs « amies ». « Il y a des affinités qui se développent entre les vaches : elles se tiennent avec leur gang », explique Marie-Pier Gosselin.

L'espace est incroyablement lumineux. Les architectes ont proposé que deux des murs soient translucides, pour laisser passer la lumière naturelle. Les deux autres côtés et le toit le sont partiellement aussi. Un changement radical avec les étables traditionnelles où, à l'inverse, le plafond est assez bas pour permettre l'entreposage du grain et où la structure est généralement recouverte de tôle d'acier, opaque.

« Un milieu de vie agréable »

Pour La Shed, cette petite révolution allait de soi. Après tout, construire une maison ou une grange n'est pas si différent, explique Samuel Guimond, architecte. « On devait créer un milieu de vie agréable - pour les vaches et les employés - qui devait bien s'intégrer dans son environnement [...]. » Et « les gros hangars en tôle d'acier dénaturent les beaux paysages du Québec ».

« La ferme, on la voit tous les jours. Je voulais qu'elle soit belle, qu'on ait un environnement de travail le plus agréable possible », note Marie-Pier Gosselin.

Il a fallu habituer tranquillement les vaches à leur nouvel environnement, à coup de visites de quelques heures par jour. Si elles ont rouspété au début, elles sont d'un calme surprenant maintenant. Et se laissent flatter docilement, quand elles ne viennent pas carrément quémander les caresses. 

« La grange a coûté beaucoup plus cher que prévu. Mais des animaux heureux vivent plus longtemps, c'est mieux. »

- Marie-Pier Gosselin

À ce chapitre, l'une des plus grandes innovations échappera sans doute aux néophytes : il y a désormais un espace pour les vaches nourrices. Sur la quasi-totalité des élevages laitiers du Québec, les veaux sont séparés rapidement de leur mère et nourris au robot : ici, des nourrices allaiteront un ou deux veaux, voire jusqu'à trois ou quatre (le leur et celui d'une autre vache). Ces jours-ci, Zara chouchoute deux nouveau-nés. On leur a mis un petit manteau : un rouge et un bleu. « Pour ne pas qu'ils aient froid, ils sont encore petits », explique Marie-Pier Gosselin. Malgré son diplôme d'agronomie de McGill, elle a dû aller en Ontario chercher des conseils pour savoir comment s'y prendre avec les vaches nourrices.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Suzanne Dufresne, Marie-Pier Gosselin et Daniel Gosselin, de la ferme Au gré des champs.

« Avec les années, on est devenus très performants, avec de gros rendements, moins de maladies. Je veux revenir à une méthode d'élevage plus naturelle, plus près de l'animal et, bizarrement, il faut un peu réapprendre comment faire pour laisser la nature plus libre. »

Biologique avant l'heure

Daniel Gosselin sourit quand il entend parler sa fille ainsi. C'est lui, il y a 30 ans maintenant, qui a converti la ferme de son père à la culture biologique. Bien avant que ce ne soit à la mode. À l'époque, son lait biologique était mélangé au conventionnel par la coopérative, car il ne trouvait pas assez de clients !

Il détonnait, donc. Et détonne toujours avec les fromages produits par sa femme Suzanne Dufresne avec le lait de la ferme, parmi les seuls au Québec faits de lait cru et biologique.

« Jamais on n'aurait poussé aussi loin si on avait refait la grange il y a cinq ou dix ans, avant que Marie-Pier débarque avec son concept. »

- Daniel Gosselin

Et ce n'est pas fini... Car Marie-Pier a déjà d'autres projets. La boutique sera bientôt transférée dans l'ancienne étable, construite en 1963 par le père de Daniel. La Shed sera encore aux commandes pour cette transformation.

Les visiteurs pourront aussi visiter l'étable cet été. Et pique-niquer avec les produits régionaux ou de la ferme, vendus sur place. « Les gens veulent savoir d'où viennent les aliments qu'ils consomment, comment on travaille : c'est important pour nous de bien les accueillir, qu'ils puissent poser leurs questions, voir comment les animaux sont traités et tout le travail qu'il y a derrière. » Et maintenant, même les amateurs d'architecture seront tentés de venir faire un tour.

Consultez le site de la ferme Au gré des champs.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Des fromages de la ferme Au gré des champs.