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La ruée vers l'or sale, très sale...

Bob Riggle montre du sable bitumineux extrait de... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Bob Riggle montre du sable bitumineux extrait de la mine de la Albian Sands Muskeg River Mine.

Photo: Alain Roberge, La Presse

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Les sables bitumineux

Environnement

Les sables bitumineux

Un éclairage sur la ruée vers l'or noir. »

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(Fort McMurray, Alberta) Toutes les couleurs du paysage semblent avoir disparu. Le ciel est gris, le sol l'est encore plus. Il n'y a aucun arbre en vue, pas plus que de cours d'eau ou de végétaux.

Puis un énorme camion jaune s'approche. Il s'arrête à quelques mètres de l'excavatrice haute comme un édifice, le temps du chargement. Bien plein, lourd comme deux Boeing 747, le mastodonte quitte ensuite les lieux, apportant avec lui 400 tonnes de sables goudronneux, d'où seront extraits 200 barils de pétrole.

Difficile de croire que cette mine à ciel ouvert était jadis une portion de la forêt boréale canadienne. L'odeur de pins a laissé place à une odeur plus âcre, celle des 155 000 barils de pétrole produits chaque jour ici, à la Muskeg River Mine creusée par la compagnie Shell.

Le sol, visqueux et spongieux, regorge de cet hydrocarbure situé non pas sous terre, mais sur terre. Visible à l'oeil nu, il entoure chaque grain de sable sous nos pieds, d'où le nom de sables bitumineux. Dans les mains, la masse soulevée ressemble à une rondelle de hockey trempée dans un épais mélange de mélasse et de minéraux - environ 10% du morceau est constitué de pétrole.

Un pétrole, cependant, très sale et très coûteux à extraire. La Great Canadian Oil Sands Ltd, pionnière en la matière, a bien essayé de rentabiliser cette activité dans les années 1960, mais sans grand succès. Il a fallu attendre que le prix du baril atteigne des sommets pour que l'industrie s'intéresse tout à coup à l'Alberta.

Et que le Canada devienne, du jour au lendemain, une superpuissance énergétique rivalisant avec... l'Arabie Saoudite. Laquelle est en effet le seul pays au monde possédant plus de réserves pétrolières extractibles que le Canada, dont les seuls sables bitumineux recèlent 173 milliards de barils. Soit bien plus que l'Iran, l'Irak et le Koweït...

Superlatifs

Il faut monter une par une les 20 marches de l'escalier soudé au mastodonte, le Caterpillar 797B, pour avoir une idée de l'ampleur du développement en cours en Alberta. Tout y est plus gros, à la limite du mégalo, comme ce camion de 8 m de haut, le plus volumineux de la planète, conçu exclusivement pour l'exploitation des sables bitumineux.

«Il s'agit d'un défi aux proportions épiques, qui s'apparente à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille de Chine. Mais en plus gros encore», a déjà déclaré Stephen Harper dans une rare envolée verbale.

Chacune des grandes pétrolières internationales occupe aujourd'hui son carré de sable bitumineux, d'où l'on espère tirer, d'ici 2020, près de 4 millions de barils de pétrole... par jour!

Pour atteindre cet objectif, la province a déroulé le tapis rouge à l'industrie, supprimant tous les obstacles. En témoigne l'ouverture récente d'une nouvelle autoroute entre la ville de Fort McMurray et la plupart des sites d'exploitation. Ouverte le matin même de notre passage, elle avait précédemment été démolie... pour que Syncrude puisse extraire le pétrole qui se cachait en dessous.

«Le gouvernement et l'industrie marchent main dans la main. Tout leur est facilité dans cette province, confirme Julie Hrdlicka de l'Institut Parkland, un groupe de réflexion progressiste rattaché à l'Université de Calgary. Et ce, malgré l'énorme coût environnemental de l'exploitation des sables bitumineux.»

Impacts

Du haut du ciel, les mines ressemblent à d'immenses plaies béantes suintant le pétrole, découpées à même la forêt. Des opérations chirurgicales semblent avoir eu lieu un peu partout dans la région de l'Athabasca pour extraire ce qui est possiblement le pétrole le plus sale de la planète. L'effet sur la forêt boréale, fût-elle l'une des dernières forêts anciennes de la planète, semble en effet bien minime en comparaison avec tous les autres impacts de l'extraction des sables bitumineux.

Une fois l'exploitation démarrée, ce sont en effet des quantités astronomiques d'eau et de gaz naturel qui sont nécessaires. Et des quantités tout aussi impressionnantes de déchets de toutes sortes sont rejetées, les gaz à effet de serre en étant certainement le meilleur exemple. Comptant 10% de la population du Canada, l'Alberta émet à elle seule 33% de tous les gaz à effet de serre du pays.

C'est pour toutes ces raisons que le Prix Nobel Al Gore estime que cette aventure est «complètement folle». Que l'Alaska Fisheries Science Center a comparé cela au déversement de l'Exxon Valdez. Et que l'organisme Environmental Defence qualifie le tout de «projet le plus dommageable de la planète».

«Cumulativement, on peut en effet dire qu'il s'agit du pire projet au monde», confirme Simon Dyer, de l'Institut Pembina, l'un de ses détracteurs les plus respectés en Alberta.

«C'est vrai que nous sommes de gros émetteurs, reconnaît Steven Gaudet, un scientifique dont la tâche est de protéger l'environnement pour le compte de Syncrude. Mais nous avons déjà fait beaucoup pour réduire nos gaz à effet de serre et nous continuerons à en faire beaucoup.»

Tout le problème des sables bitumineux est concentré dans cette dernière citation: individuellement, chaque entreprise s'efforce réellement - et nous avons pu le constater - de diminuer les émissions liées à la production de chaque baril de pétrole. Mais le nombre de barils produits augmente si vite que chaque gain en intensité est effacé par la quantité totale de gaz à effet de serre émis par l'industrie.

D'ici 2020, ces émissions sont appelées à croître de 68% malgré l'existence des lois provinciales et du plan vert d'Ottawa, pourtant présenté comme «l'une des réglementations les plus sévères au monde». Elles représenteront alors 17% de l'ensemble des émissions industrielles du pays.

«Entre 2003 et 2010, près de la moitié de la croissance des gaz à effet de serre du pays proviendra des sables bitumineux, s'insurge Simon Dyer. Cela signifie que la politique canadienne en matière de climat se soldera par un échec, car elle est prise en otage par un seul secteur d'activité.»




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