Cette année encore, notre chroniqueur vous propose son tour de l'année en 26 lettres.

Yves Boisvert LA PRESSE

A

Absent. Un jour, pour rire, j'enverrai à Lucien Bouchard L'absent, de Patrick Rambaud. Ça raconte l'histoire du premier exil de Napoléon et de son improbable retour. Dans l'île d'Elbe, «il déprime, il a peur, il joue, il se passionne pour la culture des radis, il pleure, il rêve», tandis que, dans les casernes, ses anciens soldats «trinquent à l'Absent». Je subodore que la chose lui plairait dangereusement.

B

Bastarache. À la fin, malgré les bizarreries, les deux stylos et les trois agendas, il y a ceci de vrai dans le témoignage de Marc Bellemare: les nominations des juges sont soumises à l'influence politique. C'est au point où le Barreau du Québec recommande de resserrer à l'extrême la marge de manoeuvre politique du processus. Une chose est donc certaine: après le rapport Bastarache, les choses ne pourront plus être les mêmes.

C

Catastrophes naturelles. Nombre de morts à ce chapitre en 2009: 15 000. En 2010: 260 000. Haïti, la sécheresse en Russie, les inondations au Pakistan... Ce fut une année sismique et mortelle comme jamais depuis 30 ans. La société d'assurance Swiss Re évalue les dommages à 220 milliards. Ce n'est pas un record, car les victimes sont surtout de pays très pauvres, explique le Globe and Mail. Reconstruire une maison au Pakistan coûte 583$, le revenu annuel de dizaines de millions de gens.

Bien sûr, ce n'est pas 260 000 morts. Ce doit être 258 697, disons. Dany Laferrière, dans L'énigme du retour: «Au-delà d'un certain nombre/la vie des gens n'a plus la même valeur./On s'en sert comme chair à canon/ou hommes de main.»

D

Gilles Duceppe. Trop de gens veulent ramener à la maison le commis voyageur de l'indépendance et lui faire jouer le rôle de sa vie dans une tragédie péquiste. Ah, il résiste, il résiste fort. Le héros résiste souvent à son destin...

E

Enquête. Commission d'. Voir les 279 chroniques écrites pour en réclamer une. C'est assez pour 2010.

F

Fuite. Tout fuit. Les docteurs, le chef de la police de Montréal, les cerveaux, ben Laden, les renseignements secrets sur l'internet, le pétrole. L'époque manque de bouchons.

G

Guerre. Le Canada termine sa mission de combat cette année et, avec raison, accepte de demeurer quelque temps pour former l'armée afghane, si faire se peut. Mais viendra le jour où il y aura une sorte d'entente avec quelques talibans. Il n'y a pas 1000 façons de mettre fin à une guerre.

H

Haïti. Dany Laferrière retourne au pays natal après la mort de son père, enterré à Brooklyn. Il arrive à Baradères, village de son père, pour «des funérailles sans cadavre. Une cérémonie si intime/qu'elle ne concerne que moi». Il en fait un livre très beau en 2009.

Il va en Haïti en janvier 2010 pour en parler et, en arrivant, comme on sait, «tout tremble» autour de lui. Il voit des morts rangés sur le bord du chemin. «Il y a tant de morts que ce sera impossible de les enterrer individuellement.» Il entend les bilans et contre-bilans à la radio. «On augmente ou on retranche dix mille morts, comme si chaque mort ne méritait pas une attention particulière.» Cadavres sans funérailles.

I

Influence. Franco Fava? Charles Rondeau? De sympathiques collecteurs libéraux de province. Le vrai, le gros, le puissant, dont on ne parle presque jamais, s'appelle Marc Bibeau, de Schokbéton, entreprise familiale et acteur majeur dans l'industrie de la construction au Québec.

J

Jésus. Entendu cet automne: «Jean Charest était mort en 2005, après deux ans de pouvoir, et il a été réélu! Donc, il pourrait bien rebondir et gagner les prochaines élections.» Ah oui? Même Jésus n'est revenu des morts qu'une seule fois.

K

Kim Jong-il. Il est vivant et Éric Rohmer est mort. En tout cas.

L

Lola. Prédiction: la Cour suprême va casser le jugement de la Cour d'appel, selon qui le régime québécois des conjoints de fait est discriminatoire. Restera entière la question de la protection des conjoints, qui existe partout ailleurs au Canada. On peut imaginer un système qui s'applique aux couples avec enfants, avec par exemple possibilité d'auto-exclusion. Il ne faut pas appeler «paternalisme» une simple mesure de protection financière des enfants. Vu que les obligations morales sont une chose à géométrie variable.

M

Mafia. Longtemps, André Cédilot a été journaliste affecté aux faits divers. C'est un domaine d'information souvent regardé de haut. Les «chiens écrasés», comme on dit. Pourtant, sans ce patient travail de terrain, il n'aurait pas acquis cette connaissance approfondie du milieu et ne serait pas devenu un des meilleurs experts du crime organisé dans la profession. André a pris sa retraite de La Presse. Mais il a laissé derrière lui et pour tous ses archives, pour ainsi dire: Mafia inc., écrit avec André Noël, un livre qui sera la référence pour les 20 prochaines années. Depuis le temps qu'il nous dit que la mafia s'insinue dans l'économie légale et certains canaux politiques... C'est soudainement visible à l'oeil nu.

N

Nouveau. Des biologistes de l'institut Craig Venter ont créé une cellule artificiellement en lui injectant un code génétique. Des physiciens californiens ont créé une machine minuscule qui se déplace suivant les schémas bizarres des particules élémentaires établis par la physique quantique. Bientôt, il ne restera plus qu'à créer Dieu en laboratoire.

O

Olympiques. Le COVAN affirme avoir fait des Jeux avec un budget équilibré à Vancouver. C'est également ce qu'on a dit à Montréal: les Jeux eux-mêmes sont autofinancés. On oublie de comptabiliser la sécurité, les résidences d'athlètes (toujours invendues), le train, les routes et deux ou trois babioles du genre.

C'est un peu toujours la même histoire. Il faut cesser de s'acharner. Inutile de faire pousser les montagnes: les Jeux olympiques sont devenus une aventure ruineuse.

Je propose donc une approche révolutionnaire pour ne conserver que les aspects positifs de cet événement gargantuesque: les retombées économiques, la publicité pour la ville hôtesse et l'intérêt pour le sport et la jeunesse.

Voici le plan. Tous les huit ans, le gouvernement fédéral annonce la tenue des Jeux olympiques dans une ville canadienne, à tour de rôle. Il n'y aurait pas de JO pour vrai, mais on ferait comme si: on construirait de superbes infrastructures routières et ferroviaires, on dépenserait des dizaines de millions en publicité dans le monde entier pour faire venir des touristes, qui seraient d'autant plus intéressés qu'ils ne seraient pas tous entassés dans un périmètre de sécurité à se faire fouiller et arnaquer par les commerçants.

Nul besoin de mobiliser l'armée et les policiers ni de construire dans la Pente douce un saut à ski encombrant que personne n'utilisera le lendemain des Jeux. Prenons ce milliard sécuritaire et faisons du sport avec: arénas, équipements divers, entraîneurs, etc. Puis, allons gagner plus loin.

P

Pavot. Dommage collatéral de la guerre en Afghanistan: des morts à Montréal. Il se produit 37 fois plus d'héroïne depuis le départ des talibans, en 2001, dans ce pays qui produit 92% des opiacés dans le monde (une production qui compte pour le tiers de son PIB). Les prix ont chuté considérablement. On en voit les conséquences ici, comme l'a montré The Gazette à l'automne. En Russie, on estime à 30 000 le nombre de morts de surdose - plus que pendant la guerre soviéto-afghane.

Q

Quartier des spectacles. À force de râler contre les bouchons, on a oublié de voir à quel point la ville s'est embellie, mine de rien, avec ses fontaines en été, ses boules de neige en hiver.

R

Clotaire Rapaille. En duo comique avec Régis Labeaume, le spectacle d'humour de l'année. Le maire a payé 200 000$ pour se faire dire que les gens de Québec sont des névrosés sado-maso obsédés par Montréal. Dommage qu'on n'ait pas eu le rapport officiel.

S

Schiste. Coût d'un permis d'exploration gazière au Québec: 10 cents l'hectare. En Colombie-Britannique: (après enchères) autour de 1000$ l'hectare. Revenus de l'exploration au Québec depuis deux ans: 3,5 millions. En Colombie-Britannique en 2009 seulement: 893 millions. Tant qu'à creuser à tort et à travers, qu'au moins ça rapporte...

Pendant ce temps, les États américains repensent les règlements à la lumière de la pollution causée par les nouvelles méthodes de fracturation, l'État de New York décrète un moratoire partiel sur certaines formes de forage. Serons-nous encore dans le wagon de queue du train économique et du train environnemental?

T

Toronto. L'élection de Rob Ford à «Toronto la verte» est l'événement le plus spectaculaire de la politique canadienne en 2010. C'est comme passer de Richard Bergeron à Jeff Fillion. Ça pourrait arriver près de chez vous.

U

Unanimité. On nous raconte bien des fables bitumineuses, mais les scientifiques sont toujours d'accord sur ceci: la planète se réchauffe et c'est l'activité humaine qui est responsable de cela.

V

Vie. 33 inconnus enfermés dans une mine du Chili pendant 69 jours sortent un à un sous le regard ému de milliards de gens. Un, deux, trois... C'était beau. «Celui qui sauve une seule vie sauve le monde entier», dit le Talmud.

W

Wikileaks. Eh, moi aussi j'aime la transparence! Mais, comme Julian Assange, je trouve qu'il y a des limites. Comme quand le Guardian de Londres a sorti les grandes lignes du dossier (confidentiel!) d'agression sexuelle d'Assange en Suède. Réaction de ses avocats: c'est épouvantable de dévoiler des trucs secrets même pas vérifiés!

X

Xavier Dolan. Allons, allons, il a bien plus de talent que d'arrogance. C'est dire s'il est brillant.

Y

Yvon Deschamps. Ce n'est pas seulement le plus grand qui prend sa retraite, c'est l'inventeur d'une manière de raconter. C'est une voix, un ton, un regard sur le monde, une sensibilité, une façon de moduler les effets et de structurer le récit qui est dorénavant imprégnée profondément dans la psyché nationale. Son ombre plane au-dessus de tous ceux qui veulent faire rire au Québec. Mais son influence est partout chez ceux qui racontent à la radio, à la télé, dans la presse écrite même. Que celui qui ne l'a jamais plagié un peu lève la main (ici, le chroniqueur garde les mains dans ses poches).

Z

Zakaria Amara. C'est le nom du chef des 18 de Toronto. Il y a quatre ans, quand ce groupe de terroristes a été arrêté, la nouvelle a été accueillie avec une sorte de haussement d'épaules. Cela ressemblait à une sorte de provocation policière qui aurait attrapé surtout des amateurs.

Quatre ans plus tard, sept se sont avoués coupables, quatre ont été déclarés coupables par des jurys et il est clair que ce groupe entendait faire des ravages au parlement et dans le centre-ville de Toronto. La Cour d'appel de l'Ontario, en décembre, a confirmé l'emprisonnement à perpétuité d'Amara et augmenté sensiblement la peine de trois autres terroristes. Même chose pour Mohammad Momin Khawaja, premier Canadien condamné en vertu de la loi antiterroriste, pour avoir planifié un attentat en Grande-Bretagne: d'abord condamné à 10 ans et demi de prison après 5 ans de détention préventive, il est maintenant condamné à l'emprisonnement à vie.

Le terrorisme doit être puni de la manière la plus sévère possible, a dit la Cour d'appel de l'Ontario dans ce jugement-choc qui fera époque.

Il n'y a pas que l'ancien chef du Service canadien de renseignement de sécurité qui croit que les Canadiens vivent dans Alice au pays des merveilles au sujet du terrorisme.