C’est avec le sentiment de ne « pas être capable d’avoir une histoire qui se tienne » que la coroner Géhane Kamel mettra fin à son enquête de près d’un an sur la gestion des CHSLD durant la première vague de la pandémie de COVID-19 au Québec.

Publié le 17 janvier
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« Personne du ministère [de la Santé et des Services sociaux] n’est capable de nous dire qu’avant avril [2020], le CHSLD n’était pas sous le radar du gouvernement. On n’est pas capable d’avoir cette chronologie parce qu’elle est différente selon les acteurs », a ragé la coroner en écoutant le témoignage du tout dernier témoin de son enquête, Martin Simard, ancien responsable de la Sécurité civile au ministère de la Santé et des Services sociaux.

« Ça fait un an que ce qu’on nous répète, c’est : “je ne peux pas vous affirmer”, “je ne peux pas vous dire” et “c’est peut-être pas notre ministère”. Il me semble que, si vous êtes aux premières loges, on devrait être capable de me dire : “C’est vrai qu’on a eu un petit angle mort.” […] Jusqu’à ce jour, on n’est pas capable de me dire que les CHSLD ont été dans l’angle mort. Les deux bras me tombent. »

Le volet factuel de cette vaste enquête s’est clos lundi midi. L’équipe de la coroner Kamel, qui est assistée par le DJacques Ramsay, médecin et coroner à temps partiel, a entendu plus de 200 témoins et analysé 7 milieux de vie, en plus d’un volet consacré à la gestion « nationale » de la crise par le gouvernement du Québec. Les avocats représentant les différents partis feront maintenant leurs représentations, puis MKamel s’attellera à la rédaction de son rapport.

Pas de « réponse claire »

La coroner a demandé au dernier témoin de se mettre à la place des intervenants sur le terrain et des familles des victimes, qui doivent rager en voyant, à la lumière des témoignages flous et contradictoires qui lui ont été rendus, comment les élus et les fonctionnaires les plus haut placés « ne savaient pas ce qui s’en venait et [qu’]ils ne sont pas capables de donner une réponse claire ».

MKamel essaie depuis des mois d’établir à quel moment précis l’alarme a été sonnée par Québec dans les CHSLD. Elle a entendu des ministres, d’anciens ministres, le DHoracio Arruda, des sous-ministres et de nombreux hauts fonctionnaires. Au terme de cet exercice, elle quittera son enquête avec des « impressions ». Chacun des intervenants nommés ci-dessus lui a offert une réponse un peu différente.

Lundi, en toute fin de parcours, Géhane Kamel a perdu patience devant le langage très formaté de Martin Simard, qu’elle considérait – avant son témoignage – comme le « dernier morceau du puzzle ». M. Simard animait quotidiennement des réunions de la Sécurité civile avec les principaux intervenants du réseau de la santé.

Priorité aux hôpitaux ?

Questionné plusieurs fois pour savoir ce qui a été dit sur les CHSLD dans le cadre de ces rencontres de coordination, que ce soit à propos du manque de matériel, du manque de préparation ou du fait que, comme l’a dit la ministre Marguerite Blais la semaine dernière, on croyait ces milieux mieux préparés que les hôpitaux, il a répondu ne pas se souvenir de telles discussions. Selon lui, ces enjeux auraient peut-être été soulevés dans le cadre d’autres canaux de communication. Il n’a pu répondre non plus à la question : a-t-on priorisé les hôpitaux au détriment des CHSLD ?

En tout début de journée, M. Simard a toutefois contredit la version offerte en novembre par l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann et par l’ex-sous-ministre Yvan Gendron. Selon eux, Québec était conscient dès janvier 2020 que les personnes de 70 ans et plus, surtout celles en CHSLD, seraient plus vulnérables au virus. L’ex-ministre a affirmé en novembre qu’il avait été demandé dès janvier aux PDG des établissements de santé de préparer leurs plans de lutte contre la pandémie, y compris dans leurs CHSLD, en prévision de l’arrivée de la COVID-19.

Ils s’appuyaient sur une lettre, signée par Martin Simard, envoyée à tous les CIUSSS et CISSS du réseau. Au sujet de cette lettre, M. Simard a affirmé qu’elle ne visait pas les CHSLD particulièrement. « Non, il n’était pas question à ce moment d’une clientèle vulnérable sur qui il fallait porter notre attention particulière. »