« On n’a pas préparé les CHSLD comme on a préparé les hôpitaux », a admis vendredi la ministre Marguerite Blais à l’enquête de la coroner Géhane Kamel sur la gestion des CHSLD durant la première vague de COVID-19.

Mis à jour le 14 janvier
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« On n’a pas préparé les CHSLD comme on a préparé les hôpitaux »

Au début de la pandémie, la ministre Marguerite Blais a cru que les CHSLD étaient mieux préparés que les hôpitaux à faire face à la COVID-19, vu leur expérience à gérer des infections comme la grippe et la gastro. Cette supposition aurait été partagée par des dirigeants du ministère de la Santé et des Services sociaux, selon son témoignage devant la coroner.

« On n’a pas préparé les CHSLD comme on a préparé les hôpitaux », a admis vendredi la ministre des Aînés et des Proches aidants à l’enquête du coroner sur la gestion de certains établissements pour aînés durant la première vague de COVID-19.

La vulnérabilité des personnes âgées au coronavirus n’aurait été abordée officiellement pour la première fois que le 9 mars 2020 lors d’une rencontre entre le premier ministre du Québec, François Legault, et le directeur national de santé publique de l’époque, le Dr Horacio Arruda, à la suite d’un avis de l’Organisation mondiale de la santé sur la question. Cela contredit les témoignages d’autres gros noms du gouvernement, dont le DArruda et la ministre Danielle McCann, entendus plus tôt dans l’enquête. Toujours selon Mme Blais, lors de cette même réunion du 9 mars, le sous-ministre à la Santé de l’époque, Yvan Gendron, aurait été rassurant, affirmant que « les CHSLD sont habitués à avoir des éclosions ».

Il aurait tenu les mêmes propos lorsqu’elle lui a directement demandé si les CHSLD étaient bien préparés.

On m’a répondu qu’ils [les CHSLD] étaient habitués à gérer les infections.

Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

Mme Blais a indiqué qu’elle-même pensait à l’époque que les établissements pour aînés, régulièrement aux prises avec des éclosions de toutes sortes de virus, étaient mieux outillés que les hôpitaux pour gérer une éventuelle poussée de COVID-19.

Tout juste avant la pandémie, la ministre a visité le CHSLD montréalais Notre-Dame-de-la-Merci alors qu’il luttait contre un virus commun. Elle a voulu le « vivre de l’intérieur » et a même revêtu l’équipement de protection porté par le personnel à ce moment. C’est cette image qu’elle avait en tête lorsqu’elle pensait, début 2020, à la menace du coronavirus dans les établissements pour aînés.

« Aux premières loges »

Le témoignage de la ministre Blais était très attendu. À 71 ans, elle a décidé d’interrompre son congé de maladie pour épuisement professionnel afin de pouvoir répondre aux questions de Me Géhane Kamel. Elle devait initialement témoigner en novembre, mais elle a dit vendredi qu'elle était « pas mal trop émotive à l’époque ».

C’était important pour moi, même si je suis en congé de maladie, d’obtenir un billet du médecin [pour être présente] parce que vous faites une enquête fondamentale pour l’amélioration des soins […] et je le dois aux familles.

Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

« Avant toute chose, j’ai été aux premières loges de ce qui s’est passé et je fais partie de votre enquête », a souligné Mme Blais.

Par le témoignage de Mme Blais, Géhane Kamel espérait mieux comprendre comment le gouvernement avait préparé les établissements pour aînés entre janvier et mars 2020, une période qui demeure floue pour la coroner.

Cette dernière a posé à maintes reprises les mêmes questions à la ministre, notamment pour déterminer à quel moment le gouvernement avait vraiment levé le drapeau rouge dans les établissements pour aînés. « Vous ne répondez pas à ma question », a déploré MKamel.

Elle a aussi souligné à quel point le récit de Marguerite Blais contrastait avec celui offert par d’autres élus et fonctionnaires du ministère de la Santé.

Comprenez mon étonnement quand la ministre McCann, le sous-ministre Gendron et le DArruda me disent qu’à compter du 28 janvier, il y a une préoccupation réelle concernant les personnes âgées. Leurs témoignages sont venus dire totalement l’inverse de ce que vous dites ce matin.

La coroner Géhane Kamel

La ministre Blais a expliqué qu’en regardant, à cette époque, ce qui se passait en Italie, où les hôpitaux débordaient au point qu’il fallait trier les patients à soigner, « c’était logique de dire : en premier, on va faire en sorte d’avoir des lits [d’hôpital] pour soigner les patients de coronavirus ».

« Il n’y a personne qui croyait que ça toucherait les milieux de vie comme ça a touché les milieux de vie. On croyait que ça allait toucher les hôpitaux. C’est ça, la réalité », a expliqué la ministre.

« Le témoignage m’a scié les jambes »

À Québec, les réactions des partis de l’opposition n’ont pas tardé.

« Qui dit vrai ? Marguerite Blais contredit des témoins importants, et la coroner ne manque pas de le lui souligner ! On attend toujours des (vraies) réponses pour les familles des victimes », a écrit sur Twitter la députée libérale Monique Sauvé, porte-parole de l’opposition officielle pour les aînés et les proches aidants. Elle estime que Mme Blais « ne peut plus assumer ses fonctions de ministre ».

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a souligné, toujours sur Twitter, que « les contradictions entre les différentes versions des témoins s’accumulent, nous rappelant la nécessité de tenir une enquête publique et indépendante ».

« Le témoignage de Marguerite Blais m’a scié les jambes : la ministre contredit complètement Horacio Arruda et l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann. Qui dit la vérité ? Le cafouillage est total, mais une chose est sûre : la CAQ l’a échappé avec les CHSLD et a abandonné les aînés à leur sort. Les familles des personnes décédées en CHSLD veulent connaître la vérité et elles y ont droit », a déclaré le député de Québec solidaire Sol Zanetti, demandant lui aussi une enquête publique.

Qui dit vrai ?

La version de Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

La vulnérabilité des personnes âgées à la COVID-19 aurait été abordée pour la première fois le 9 mars 2020 lors d’une rencontre entre le premier ministre François Legault et le directeur national de santé publique de l’époque, le Dr Horacio Arruda. Le sous-ministre Yvan Gendron, présent à la rencontre, aurait assuré que « les CHSLD sont habitués à avoir des éclosions ». C’est à la suite d’un avis de l’Organisation mondiale de la santé à cette date, a expliqué Mme Blais, que le gouvernement a vraiment pris conscience de la vulnérabilité des aînés. « Il n’y a personne qui croyait que ça toucherait les milieux de vie comme ça a touché les milieux de vie. On croyait que ça allait toucher les hôpitaux. C’est ça, la réalité », a expliqué la ministre.

La version de Danielle McCann, ex-ministre de la Santé et des Services sociaux

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Danielle McCann, ex-ministre de la Santé et des Services sociaux

Québec était conscient dès janvier 2020 que les personnes de 70 ans et plus, surtout celles en CHSLD, seraient plus vulnérables au virus. L’ex-ministre a affirmé qu’il avait été demandé dès janvier aux PDG des établissements de santé de préparer leurs plans de lutte contre la pandémie, y compris dans leurs CHSLD, en prévision de l’arrivée de la COVID-19.

La version d’Horacio Arruda, ex-directeur national de santé publique

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Horacio Arruda, ex-directeur national de santé publique

Dès le mois de février 2020, Québec savait que les milieux d’hébergement pour aînés étaient à risque si la COVID-19 se répandait de façon communautaire au Québec. « C’était dans les scénarios que ça allait frapper en CHSLD », a dit le DArruda à la coroner. Il a toutefois reconnu que compte tenu de ce qui se passait en Italie à l’époque, il y avait eu un « focus sur la réorganisation des systèmes de soins aigus », soit les hôpitaux.

La version d’Yvan Gendron, ex-sous-ministre de la Santé et des Services sociaux

Les CISSS et CIUSSS ont été prévenus dès janvier 2020 qu’ils devaient se préparer à l’arrivée d’une pandémie de COVID-19 au Québec. Il leur a été indiqué qu’ils devaient préparer leurs CHSLD. Lors d’une réunion avec les PDG de CISSS et de CIUSSS à la fin de janvier, on leur a demandé de mettre à jour leur plan de préparation à une pandémie en utilisant le document qui avait été conçu lors de la pandémie de grippe A (H1N1) en 2009. « Les établissements devaient faire leurs plans », a dit M. Gendron. Selon lui, dès janvier, il était clair que « l’ensemble de la population, dont celle des personnes âgées, risquait d’être atteinte ». « Le message, c’était de dire : préparez-vous. Sur l’ensemble de votre offre de services. Incluant bien sûr particulièrement les personnes vulnérables qui sont en CHSLD. »

La version de Pierre Lafleur, ex-sous-ministre adjoint à la Direction générale de la coordination, de la planification, de la performance et de la qualité du ministère de la Santé et des Services sociaux

Ce n’est qu’en mars que le sujet des CHSLD a été abordé pour la première fois lors des réunions gouvernementales de gestion de la pandémie regroupant la ministre de la Santé et des représentants de tous les CISSS et CIUSSS de la province. Selon M. Lafleur, qui pilotait ces rencontres, la première mention des CHSLD lors des réunions du Comité de gestion du réseau, canal important de communication entre Québec et les établissements de santé, a eu lieu « quelque part au début mars » et concernait l’interdiction des visites non essentielles imposée par Québec qui a été annoncée le 13 mars. Hormis cela, M. Lafleur a affirmé ne pas avoir « de souvenir précis de discussions concernant les CHSLD » durant le mois de mars 2020, dans le cadre des rencontres.

La version de Martin Simard, responsable de la sécurité civile au ministère de la Santé et des Services sociaux

C’est lors d’une conférence ayant eu lieu le 11 mars 2020 qu’un responsable de la Santé publique informe pour la première fois l’équipe de la sécurité civile qu’il y a un « risque accru chez les personnes âgées de 65 ans et plus, celles dont le système immunitaire est affaibli et celles avec des conditions de santé sous-jacentes ».

La version des procès-verbaux du Comité de gestion du réseau

Des procès-verbaux des réunions du Comité de gestion du réseau datés de février 2020 et du début de mars 2020 ne font aucune mention précise des CHSLD. Un document résumant la réunion du 26 février 2020 indique qu’« étant donné la hausse du nombre de cas de personnes infectées par le coronavirus […] la Sécurité civile et le MSSS seront dorénavant en mode préparatoire à une pandémie ». Le procès-verbal de la rencontre du 9 mars 2020 explique qu’on a décidé « de procéder à une mise à jour du plan de lutte à la pandémie élaboré pour le H1N1 et d’ajouter une annexe dédiée à la COVID-19 ».

La version d’une directive gouvernementale à Info-Santé

Un avis de la Direction générale adjointe de la protection de la santé publique destiné au service Info-Santé, daté du 7 février 2020, prévient que les personnes les plus à risque de complications liées à la COVID-19 sont les personnes immunodéprimées avec maladie chronique et les personnes âgées.

Avec des textes d’Ariane Lacoursière, La Presse