Disputes, crises, tabous, incompréhension, isolement… Depuis le début de la campagne de vaccination, des fractures douloureuses divisent familles et amis, vaccinés et non-vaccinés. Les lecteurs de La Presse ont été nombreux à nous livrer des témoignages sur l’impact de cette ambiance clivante dans leur vie. Nous vous présentons aujourd’hui une sélection des messages que vous nous avez fait parvenir cet automne.

Publié le 25 oct. 2021
Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

Tout seuls ensemble

À la suite de la publication de la chronique « Les grands malaises » de Rima Elkouri, plus tôt ce mois-ci, vous avez été (très) nombreux à nous écrire concernant les divisions que suscite la question de la vaccination avec vos proches. Parents, conjoints, frères, sœurs, amis… Chez beaucoup d’entre vous, une grande solitude se fait sentir dans les quelques lignes que vous nous avez fait parvenir.

Lisez la chronique de Rima Elkouri

Note : Les témoignages ont parfois été reformulés dans un souci de concision, ou pour protéger l’anonymat des personnes impliquées, comme nous l’ont demandé les lecteurs qui nous ont écrit.

« J’ai honte d’avoir honte de mon enfant »

« Ma fille refuse de se faire vacciner. Elle n’est pas antivaccin, elle n’est pas rebelle, c’est juste qu’elle ne se sent pas inquiète. Son père et moi sommes doublement vaccinés et nous avons tenté à plusieurs reprises de la convaincre, mais elle refuse toujours. Elle est adulte et n’habite plus avec nous depuis qu’elle a commencé l’université, alors on ne peut évidemment pas l’obliger à se faire vacciner. Lorsque mes collègues de travail parlent de vaccin, j’ai honte de dire que ma fille refuse le vaccin… et après, j’ai honte d’avoir honte de mon enfant, tout en étant terriblement inquiète qu’elle attrape la COVID-19. »

Enceinte et inquiète

« Je ressens un immense malaise de faire partie de ces “vilains” non vaccinés qui sont perçus comme des quasi-terroristes irresponsables. Je suis provaccin. J’étais enceinte de 13 semaines lorsque j’ai reçu ma première dose du vaccin contre la COVID-19. Trois jours plus tard, j’ai fait une fausse couche. Ceux et celles qui ont vécu une fausse couche savent à quel point ce drame est douloureux et traumatisant. J’ai vu plusieurs médecins et aucun n’a voulu déclarer cet évènement comme un possible effet indésirable du vaccin. Je suis maintenant enceinte à nouveau de 16 semaines. Jusqu’à présent, tout va bien. Bientôt, je serai obligée de recevoir la deuxième dose du vaccin pour garder mon emploi, et ce, même si je suis en retrait préventif à la maison à me frotter la bedaine. Je ne veux pas me faire vacciner. J’ai la chienne. »

« Mon enfant est de ceux qu’on traite d’égoïstes »

« Au début, j’ai hésité à recevoir le vaccin. Je trouvais que tout avait été précipité et je n’aimais pas me sentir “obligée”. Mais avec l’annonce du passeport vaccinal, toute la famille s’est fait vacciner, sauf mon fils. Je suis vraiment triste de le voir de plus en plus isolé. C’est un homme sensible et bon, mais la période de confinement et les mesures sanitaires l’ont beaucoup affecté. Il s’est braqué contre le gouvernement. Nous avons essayé de lui parler, de lui envoyer des articles pour le faire réfléchir et l’encourager à se faire vacciner, mais plus on essaie, plus il argumente. Je n’ai pas coupé les ponts, je l’écoute. Mon enfant est de ceux qu’on traite d’égoïstes, d’antimasques, d’antivaccins, et ça me déchire le cœur. Ce n’est pas en rejetant et jugeant ces personnes non vaccinées qu’on va aider la société. »

Méfiance envers le gouvernement

« Au début, c’était de la prudence face à un nouveau vaccin et ses possibles effets secondaires. Maintenant, c’est de la méfiance et de l’opposition au régime autoritaire de M. Legault. Avant l’annonce du passeport vaccinal, j’avais prévu me faire vacciner. Maintenant, je suis méprisé par la plupart des chroniqueurs dans les médias, en plus de notre premier ministre. Sans avoir envie de mourir, je n’ai malheureusement plus le goût de vivre ainsi. Comme une personne de seconde classe. »

« Nous avons le cœur très lourd »

« Mon fils est prêt à tout perdre : son poste pour lequel il vient tout juste d’obtenir la permanence, le droit d’aller travailler dans son café préféré, de sortir au restaurant, au cinéma, de pratiquer ses activités sportives. Mais surtout, il est prêt à scinder notre famille. C’est un homme intelligent, qui a fait des études supérieures à l’université. Il n’est ni complotiste ni égocentrique. Mais que dire à nos familles et amis ? Nous évitons le sujet parce qu’ils ne comprennent pas ce que je ne comprends pas moi-même. Nous avons honte de leur faire part de la décision de notre fils. Dernièrement, nous avons tenté d’en reparler, et cela ne s’est pas très bien terminé. Je crois que nous allons réessayer d’en parler, et de le laisser expliquer son point de vue sans intervenir. Nous essaierons par la suite d’argumenter calmement, mais je connais mon fils, il ne lâchera pas le morceau. Son père et moi avons le cœur très lourd. Et je sais que mon fils est très malheureux de cette situation. »

Déçue de l’obligation vaccinale

« Je suis une infirmière à la retraite, j’ai administré des vaccins pendant plus de la moitié de ma carrière. Parmi mes proches, je connais au moins 25 personnes non vaccinées. Ce ne sont pas des complotistes et des tatoués, ils ne vont pas à des manifestations. Plusieurs ont plus de 60 ans. Ils respectent les gestes-barrières et portent le masque chaque fois que c’est requis. Parmi les non-vaccinés, certains ressentent beaucoup d’angoisse à l’idée d’être contraints d’être vaccinés. Depuis le début de la pandémie, j’essayais de les rassurer en leur disant qu’aucun vaccin ne serait jamais obligatoire au Québec, que la Charte des droits les protégerait. Je suis bien déçue de l’attitude de nos dirigeants qui agissent par sondage et bafouent les droits individuels. Je suis aussi effarée de lire des commentaires qui sont d’une rare violence envers les non-vaccinés. »

Pas confiance

« Je ne suis pas vaccinée. J’ai bien conscience que mon choix individuel a des conséquences sur la société, et il y a des jours où j’hésite… Je vois bien que le système de santé est au bord de l’implosion. Je ne suis pas complotiste, je vote à gauche, j’ai un diplôme universitaire de deuxième cycle, je lis des articles de recherche sur une base régulière dans le cadre de mon travail. Je n’ai pas confiance dans le vaccin. Je ne crois pas que le gouvernement ait ma santé à cœur. Je préfère encore vivre sans passeport vaccinal plutôt que d’avoir l’impression de plier devant quelque chose qui n’a pas de sens pour moi. »

Pour sa mère

« Je lis la chronique de Rima Elkouri et les larmes coulent sur mes joues. Je n’ai maintenant plus le choix de me faire vacciner, parce qu’on va m’empêcher de m’occuper de ma mère qui habite en résidence. Pour moi, c’est comme si j’allais me faire injecter un poison pour que les dernières années de vie de ma mère ne soient pas prises en otage par les autorités. »

Ce qu’on ne dit pas

Pour certains lecteurs, la vaccination est un sujet tellement explosif qu’ils ont caché à leurs proches leur intention de relever la manche. D’autres peinent à expliquer leur situation familiale complexe à leur entourage. Extraits.

Note : les témoignages ont parfois été reformulés dans un souci de concision, ou pour protéger l’anonymat des personnes impliquées, comme nous l’ont demandé les lecteurs qui nous ont écrit.

« Par amour, j’ai repoussé ma première dose »

« Nous sommes ensemble depuis 20 ans et c’est hors de tout doute l’une des plus grosses crises que nous ayons affrontées. J’ai eu des problèmes de santé, j’ai déjà été hospitalisé. Je suis pour la vaccination. Ma conjointe est pour les vaccins traditionnels, mais contre celui contre la COVID-19. Plusieurs de ses amis l’ont convaincue que ce vaccin donne beaucoup d’effets secondaires et que ces effets sont dangereux pour quelqu’un comme moi, qui prends des médicaments anticoagulants chaque jour.

« Par amour, j’ai donc repoussé ma première dose à l’automne. J’ai pris mon rendez-vous en cachette et, deux jours avant de recevoir ma dose, je l’ai annoncé à ma conjointe. La crise. Les pleurs. Finalement, je n’ai pas eu trop d’effets secondaires, mais comme j’ai attrapé le rhume de mon fils au même moment, j’étais un peu mal en point. Ma conjointe disait que c’était la faute du vaccin.

« La scène s’est répétée pour la deuxième dose. Ma conjointe s’attendait au pire, même si je la rassurais. Et après 36 heures de courbatures, j’étais en pleine forme.

« Je remarque cette tendance : les gens qui ont vécu un épisode où le système de santé n’a pas été à la hauteur, comme c’est arrivé à ma conjointe, se tournent ensuite vers leurs propres méthodes pour prévenir ou guérir des maladies, comme la médecine alternative. Donc, quand le “système” – même s’il s’agit de spécialistes de la question – demande qu’on se fasse vacciner, ces gens n’ont pas confiance. Ils ont appris à s’organiser par eux-mêmes. »

Le respect de tous

« Je me suis fait vacciner sans que mes proches le sachent. Pour moi, la vaccination est un choix très personnel. Ma mère n’est pas vaccinée, mais elle ne dit pas qu’elle ne le fera jamais. Elle n’en ressent pas le besoin en ce moment, c’est tout. Certains vaccinés affichent un air de supériorité et se permettent de dénigrer ceux qui ne le sont pas. Pourtant, ce n’est pas une infraction à la loi de ne pas le faire. Je suis vaccinée et aussi prête à respecter l’opinion de ceux qui ne le sont pas. »

Vacciné, mais isolé

« Je me suis fait vacciner en cachette. La majorité des membres de ma famille sont hostiles au vaccin. Je me disais que c’était le gros bon sens de se faire vacciner et que ceux qui sont contre la vaccination avaient des points de vue extrêmes. Mais environ deux jours après avoir reçu mon vaccin, j’ai eu une espèce de torticolis. Depuis, je manque d’énergie. Je regrette presque mon choix, en espérant que ça passe. Je voudrais savoir si je suis le seul à avoir ces effets. Pour l’instant, je n’ose pas en parler à mon entourage antivax, mais personne ne semble pouvoir m’informer adéquatement. »

Se priver pour un non-vacciné

« Je suis doublement vaccinée, mais mon conjoint ne l’est pas. Ce n’est pas qu’il soit conspirationniste, mais il a des inquiétudes sur les effets à long terme du vaccin. Cette situation a des répercussions sur notre vie… Je pourrais vivre une vie “normale”, étant vaccinée, mais je m’empêche de le faire de peur de le contaminer. Nos enfants ne sont pas inscrits à des activités. Je m’inquiète de la possibilité que l’un de nos enfants lui transmette le virus et se sente coupable de l’avoir rendu malade, ou peut-être pire. Je comprends que c’est son choix, que ce ne serait pas de notre faute si ça arrivait, mais on l’aime et il serait difficile de vivre avec ça sur la conscience. Le vaccin sera bientôt offert aux enfants de l’âge des nôtres, et cela causera certainement des discussions difficiles. »

Cacher un amoureux non vacciné

« J’ai rencontré un homme en janvier dernier. Fin avril, il m’a annoncé qu’il ne se ferait pas vacciner. Il n’est pas adepte des théories du complot. Il croit que son système immunitaire est assez fort et que, pour lui, il y a plus de risques avec le vaccin qu’avec le virus. Ma stratégie est alors d’éviter le sujet. Il sait que je me ferai vacciner et il n’essaie pas de me persuader de ne pas le faire. Mais le nuage noir est là. Fin mai, avec le déconfinement, avec les deuxièmes doses, ça devient de plus en plus compliqué. Fin juin, la relation a pris fin de façon mutuelle. Je ne me voyais pas continuer à cacher cette situation alors que je me remets à fréquenter les amis et la famille, tous “doubles dosés”. »