J’éprouve un grand malaise devant le choix de ne pas se faire vacciner contre la COVID-19 dans un pays où il suffit de remonter sa manche pour y avoir accès. Grand malaise devant les conséquences que ce choix individuel peut avoir sur la collectivité et sur l’accès aux soins de santé. Et après plus de 18 mois de pandémie, ce grand malaise se double d’une grosse fatigue.

Publié le 1er oct. 2021

En même temps, ces derniers temps, j’éprouve aussi un grand malaise devant la hargne que suscitent les non-vaccinés.

Même si le Québec peut se targuer d’avoir un des plus hauts taux de vaccination au monde, les tensions montent entre vaccinés et non-vaccinés. Trois personnes sur quatre ont une opinion défavorable des personnes qui ne sont pas adéquatement vaccinées, selon un sondage Léger réalisé pour l’Association d’études canadiennes1. On se permet de plus en plus de les traiter de tous les noms. Irresponsables ! Égoïstes ! Idiots !

On a tendance à voir les non-vaccinés comme un bloc monolithique de fous furieux qui insultent eux-mêmes tout ce qui bouge, alors que c’est en fait un groupe très disparate. Le portrait-robot de la personne non vaccinée n’a rien à voir avec la poignée de manifestants conspirationnistes qui hurlent devant des écoles.

Typiquement, la personne qui hésite à se faire vacciner au Canada est une femme ontarienne de 42 ans qui vote libéral, nous disait un récent sondage Abacus2.

Pourquoi elle hésite ? Ça dépend. Très souvent, c’est parce qu’elle ne veut pas que le gouvernement lui dise quoi faire. Parce qu’elle craint que les vaccins entraînent des problèmes dont on ne nous parle pas. Parce qu’elle préfère les remèdes naturels. Parce qu’elle ne fait pas confiance au gouvernement. Parce qu’elle a l’impression que le vaccin contre la COVID-19 a été développé trop rapidement… Dans la majorité des cas, ce n’est pas l’adhésion à des thèses conspirationnistes qui explique cette hésitation. Dans tous les cas, la dernière chose à faire pour la convaincre est de l’humilier ou de la mépriser.

Ces résultats recoupent les données très préliminaires obtenues par la Dre Cécile Rousseau, professeure de psychiatrie sociale et culturelle à l’Université McGill, dans le cadre d’une étude sur l’hésitation vaccinale chez les 18-40 ans en Alberta, en Ontario et au Québec. « Ce qu’il est important de voir, c’est qu’on est actuellement dans une situation où le groupe de vaccinés et le groupe de non-vaccinés sont hétérogènes. »

Il est vrai qu’on note une prédominance féminine parmi ceux qui hésitent. « Les femmes ont des positions plus nuancées que les hommes. Elles hésitent plus, ce qui ne veut pas dire qu’elles se font nécessairement moins vacciner. Elles sont plus conscientes des conséquences éventuelles. On note aussi un effet très fort du statut socio-économique, du niveau d’emploi et du niveau d’éducation. Les gens les moins instruits, les moins riches et les sans-emploi sont les plus hésitants. »

Parmi les non-vaccinés, certains adhèrent à des théories conspirationnistes. D’autres sont plutôt dans une posture de critique légitime de la science, des institutions et des gouvernements. « Les deux peuvent s’additionner. Mais les deux ne sont pas la même chose. »

Dans l’opinion publique, on tend à mettre toutes ces postures assez différentes dans le même panier. « Il y a cet amalgame entre ceux qui se questionnent devant la vaccination, les hésitants vaccinaux, et les conspirationnistes purs et durs. »

Cela donne lieu à une escalade des tensions dans un contexte où les gouvernements ajoutent de la pression sur les non-vaccinés.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La Dre Cécile Rousseau, professeure de psychiatrie sociale et culturelle à l’Université McGill

Il y a eu une politisation et une moralisation de la question de la vaccination. Cela a été très présent durant la campagne électorale, qui a mis de l’huile sur le feu avec des escalades de part et d’autre.

La Dre Cécile Rousseau, professeure de psychiatrie sociale et culturelle à l’Université McGill

La Dre Rousseau est elle-même favorable aux vaccins et a beaucoup travaillé à accompagner des gens dans leur décision vaccinale. Mais elle remarque qu’en se concentrant sur la violence des groupes de manifestants qui se définissent comme antivaccins ou contre les mesures sanitaires, on oublie que cette escalade est aussi une réponse à des mesures qui contraignent de plus en plus les gens à se faire vacciner.

Est-ce que l’approche contraignante est utile ? Dans certains contextes, oui. « Si on a un taux de vaccination de 40 % et une épidémie galopante avec de très hauts taux de mortalité, il y a des bénéfices à adopter une approche plus contraignante, au-delà de nos principes, pour le bien collectif. »

Mais ce n’est pas la situation dans laquelle on est aujourd’hui. Avec environ 90 % des Québécois de plus de 12 ans qui ont eu une première dose, le Québec a fait un travail formidable, souligne-t-elle. D’autant plus qu’au départ, les enquêtes montraient qu’environ 15 % des citoyens étaient contre les vaccins – et pas seulement hésitants. « Ça veut dire que les campagnes et les autres mesures ont non seulement convaincu tous les hésitants, mais peut-être aussi transformé en hésitants des gens qui étaient contre les vaccins et entamé la marge des gens qui étaient vraiment opposés au vaccin. Collectivement, on a fait une job extraordinaire ! On peut être très fiers du Québec. »

D’où cette question pragmatique à se poser pour la suite des choses, si on adopte des mesures musclées pour mettre au pas la minorité de récalcitrants : les bénéfices valent-ils le risque et le coût des tensions sociales ?

« Pour l’instant, je ne crois pas », répond la Dre Rousseau.

Poursuivre les efforts pour augmenter la couverture vaccinale ? Oui, certainement.

Contraindre davantage les gens et nourrir l’escalade des tensions ? Non.

« Si l’objectif, c’est de se faire du bien et de se défouler, c’est très bien ! Mais ça a un prix quand on se défoule dans une relation. Si l’objectif, c’est d’augmenter la couverture vaccinale, ça ne marche pas. Quand on insulte les gens, on ne les convainc pas. »

Appel à tous

Vous avez des proches qui ne sont toujours pas vaccinés ou vous-même n’avez pas reçu de première dose ? La question vaccinale suscite des tensions dans votre entourage ? Écrivez-nous pour nous raconter en quoi la situation vous affecte.

1. Lisez un article du Soleil au sujet du sondage Léger sur les tensions
2. Lisez un article sur le sondage Abacus sur les non-vaccinés (en anglais)