Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« Bravo, champion ! », a lancé le maire Régis Labeaume au propriétaire du Méga Fitness Gym, la semaine dernière. On dénombrait alors 68 cas de COVID-19 liés à la salle d’entraînement de Québec.

On en compte maintenant 193. Et une trentaine d’éclosions en milieux de travail qui ont produit 164 cas dits « secondaires », rapportait Le Soleil hier soir. Le maire Labeaume avait raison. Nous en tenons un.

Un champion du monde. L’objet de tout notre mépris, la cible de toutes nos exaspérations. Il va falloir qu’il en pousse, de la fonte, celui-là, pour oublier la honte.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Alors que des milliers de plages horaires pour se faire vacciner étaient disponibles à Montréal, seule l’immunisation du monde entier permettra de dire que la pandémie est réellement finie.

À Montréal, ce sont les milliers de plages horaires disponibles qui nous font rager. Dans les centres de vaccination, les infirmières se sont tourné les pouces, en fin de semaine, pendant que des Montréalais admissibles dégustaient tranquillement leur jambon de Pâques. Pendant que des milliers d’autres piaffaient d’impatience. Ne nous répète-t-on pas sans cesse que nous sommes engagés dans une course contre la montre, que seul le vaccin peut nous sortir, enfin, de cette satanée pandémie ?

C’est vrai. Mais c’est incomplet.

Prenons un pas de recul. Oublions un instant le Méga Fitness Gym et les couacs dans la campagne de vaccination à Montréal. Adoptons une vue d’ensemble.

Nous constaterons que ces ratés, aussi enrageants soient-ils, sont les arbres qui cachent une forêt bien plus désespérante. Le Québec ne sera pas entièrement sorti de ce bois-là quand tous les Québécois seront vaccinés, comme on le croyait.

En fait, nous ne pourrons pas vraiment reprendre nos vies là où nous les avons laissées il y a un an avant que tout le monde soit immunisé. Le monde entier, je veux dire.

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Le secrétaire d’État Tony Blinken l’a souligné, lundi. « Même en vaccinant demain les 332 millions de personnes aux États-Unis, nous ne serions toujours pas totalement à l’abri du virus, a déclaré le chef de la diplomatie américaine. Pas tant qu’il se reproduira dans le monde et qu’il se transformera en variants qui pourraient facilement se propager à nouveau dans nos communautés, et pas si nous voulons rouvrir complètement notre économie et recommencer à voyager.

« Cette pandémie ne s’arrêtera pas chez nous tant qu’elle ne s’arrêtera pas dans le monde entier. »

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C’est infiniment décourageant. Il y a quelques semaines à peine, on croyait voir la fin de ce cauchemar. Enhardis par la promesse du vaccin, après un an de sacrifices, on s’est permis de respirer un peu.

Sans le savoir, on a lâché du lest au pire moment.

« Il n’y a personne qui peut savoir avec certitude où on va être dans une ou deux semaines », a dit François Legault, mardi. Personne n’a de certitude, mais tout le monde s’en doute : on s’en va dans le mur.

La fameuse lumière au bout du tunnel n’était qu’un mirage. C’était le feu des variants qui couvait, prêt à allumer de nouveaux incendies.

Les mutations du virus SARS-CoV-2 le rendent souvent plus contagieux, parfois plus mortel. Elles proviennent d’Afrique du Sud, du Brésil, du Royaume-Uni, de Californie et d’ailleurs. Elles se propagent dans le monde.

Et elles font dérailler tous les espoirs. Avril, a admis le premier ministre, sera « le mois de tous les dangers ».

Pour le moment, les vaccins semblent efficaces contre ces variants. Le plus grand danger, craignent les scientifiques, c’est que les futures mutations, plus coriaces, résistent à la réponse immunitaire que produisent les vaccins.

Autrement dit, accélérer la cadence de vaccination au Québec, au Canada, aux États-Unis ou en Europe risque de ne mener à rien si on laisse au virus l’occasion de muter dans de larges poches de populations non protégées.

Or, c’est exactement ce qu’on est en train de faire.

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Devant la menace posée par les variants, un groupe d’experts internationaux en santé publique lancent un appel urgent à l’action. La planète ne peut plus se fier uniquement aux vaccins pour se sortir de la crise, disent-ils. Elle a besoin d’une stratégie mondiale de « suppression maximale » du virus.

Il faut des mesures de santé publique fortes pour réduire la transmission communautaire. Parce que chaque fois que le virus se transmet, il risque de muter en une forme plus dangereuse. Et plus incontrôlable.

Il faut aussi immuniser les populations le plus rapidement possible, ajoutent ces experts, membres de la commission COVID-19 de la revue scientifique The Lancet.

Toutes les populations. Partout.

Pour l’instant, les vaccins profitent largement aux pays les plus riches de la planète. Les pays moins nantis récoltent des miettes. Pour le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, le monde est au bord d’un « échec moral catastrophique ».

L’automne dernier, l’Inde et l’Afrique du Sud ont appelé les membres de l’OMS à lever temporairement les droits de propriété intellectuelle des sociétés pharmaceutiques, question de permettre à des entreprises locales de produire des versions génériques des vaccins.

Question de gagner du temps.

Question de sauver des vies.

La proposition a été bloquée par de riches membres de l’OMS, dont le Canada. C’est qu’il ne faudrait surtout pas indisposer Big Pharma ; on a tellement besoin de ses vaccins…

Alors, on se tient tranquille et on allonge les milliards. Même si ça nous mène droit dans le mur.