On respire, enfin. L’autre jour, on a vu nos premiers crocus. Rangé notre linge mou. Inauguré notre terrasse. Célébré la vaccination de nos grands-parents.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Nos vies suspendues ont doucement repris leur cours, après un long, un interminable hiatus pandémique.

On respire, enfin. On déconfine.

Ça n’a jamais autant senti le printemps. Les spas, les gyms et les salles de spectacle rouvrent leurs portes, même en zone rouge. Lundi, les ados retourneront à l’école secondaire à temps plein. Les églises accueilleront 250 fidèles à la fois.

Ça va bien aller, qu’on se dit.

Ou pas.

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Je sais, vous avez furieusement envie de passer à autre chose. Moi aussi. Mais on est obligés de regarder la réalité en face. Elle est arrivée. La troisième vague.

Tous les indicateurs sont au rouge. Les cas sont en hausse. On n’y échappera pas. La vague va frapper le Québec, c’est inévitable.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« Tous les indicateurs sont au rouge. Les cas sont en hausse. On n’y échappera pas. La vague va frapper le Québec, c’est inévitable », écrit notre chroniqueuse.

Reste à savoir avec quelle intensité.

Les variants sont en train de gagner la course contre les vaccins, ont prévenu vendredi les experts de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Ils deviendront dominants au Québec d’ici le mois d’avril.

Même avant le relâchement annoncé par le gouvernement Legault, les mesures sanitaires étaient insuffisantes pour maîtriser l’épidémie, selon l’INSPQ. Même confinés, on n’avait pas le contrôle sur les variants.

Maintenant qu’on rouvre le Québec, ces nouvelles souches ne peuvent que se propager davantage.

Ce qui pourrait les freiner, c’est la vaccination de masse. Mais l’opération est trop lente pour stopper la troisième vague. C’est trop tard.

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La bonne nouvelle, c’est qu’il y aura moins de morts. Les personnes âgées ont reçu leur première dose. Il n’y aura pas d’histoires d’horreur dans les CHSLD.

Mais les hôpitaux, eux, risquent de déborder. Déjà, à Montréal, des unités de soins intensifs sont pleines de jeunes adultes, rapporte Le Devoir. S’ils ne meurent pas de la COVID-19, ils en souffrent pendant des semaines.

Et ils occupent des lits. Longtemps. C’est pour ça que ça risque de déborder.

Plus contagieux que le virus original, ses variants sont aussi plus redoutables ; ils doubleraient le risque d’être admis aux soins intensifs, selon une analyse des données en Ontario obtenue par la CBC. Et ils augmenteraient de 60 % le risque de mourir.

Autrement dit, on n’est plus face au SARS-CoV-2, mais face à « une autre bibitte », pour reprendre les mots de l’épidémiologiste Mathieu Maheu-Giroux, qui a réalisé les plus récentes projections de l’INSPQ. Une bibitte bien plus difficile à dompter.

Il ne faut lui donner aucune chance.

Les prochaines semaines seront critiques, nous prévient le gouvernement. Le Québec est à la croisée des chemins. Ce n’est surtout pas le temps de lâcher.

Mais alors, pourquoi choisit-il ce moment précis pour assouplir les mesures sanitaires ? Pourquoi baisser la garde à cette étape cruciale du combat contre la COVID-19 ?

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Ce n’est pas comme si on ne l’avait pas vue venir, cette troisième vague.

En France, les hôpitaux sont saturés. Le président Emmanuel Macron espérait « freiner sans enfermer ». C’est raté. « On est dans le mur. Il fallait freiner avant », raille un intensiviste parisien dans Le Monde. L’Italie s’est remise sous cloche. En Belgique, en Allemagne, on reconfine aussi.

C’est reparti comme en mars 2020.

L’Ontario est officiellement plongé dans la troisième vague depuis plus d’une semaine. Ailleurs au Canada, ça ne se présente guère mieux.

Pourtant, mardi, en annonçant la reprise du secondaire à temps plein, François Legault affirmait encore que le Québec résistait à la troisième vague.

« On sent un relâchement », s’inquiétait toutefois son ministre de la Santé, le lendemain, sur Twitter.

Sans doute que les Québécois se « relâchent » un peu trop. Mais l’exemple vient d’en haut. On ne peut pas dire que le message du gouvernement brille par sa cohérence.

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La mise en garde de l’INSPQ n’a pas fait reculer François Legault. Pas encore, du moins. « On va faire le point mardi », a-t-il dit après avoir reçu sa première dose de vaccin. Il a admis voir « le début d’une troisième vague ».

Mais il devait faire des assouplissements, a-t-il expliqué, parce que « les gens étaient tannés ».

C’est vrai, les gens sont tannés. Épuisés. Divisés.

Vrai aussi, le gouvernement doit trouver un équilibre entre la gestion de la crise sanitaire et celle des graves problèmes qu’elle engendre – économiques, sociaux, mentaux.

Vrai que cet équilibre est extrêmement difficile à trouver.

Mais si on laisse dès maintenant le champ libre à cette « autre bibitte », on risque d’en payer le prix fort. On risque d’engorger nos hôpitaux et de devoir nous reconfiner, une fois de plus, comme en Europe.

Alors prudence, de grâce. On veut respirer enfin. Pas se retrouver branché à un respirateur.