Ainsi, la Conférence des évêques catholiques du Canada a donné sa bénédiction aux vaccins de Pfizer et de Moderna, mais a relégué ceux d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson à une sorte de purgatoire. Ni purs ni mauvais, ces derniers porteraient en eux les traces d’un vieux péché : celui de l’avortement. Si vous pouvez les éviter, chers fidèles, faites-le, conseillent nos sages prélats.

Publié le 12 mars 2021
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Soyons clair : ces deux vaccins « à éviter, si possible » ne contiennent aucun tissu fœtal. Il n’existe pas d’usine où l’on procède à des avortements à la chaîne pour fabriquer le précieux sérum. Ça vaut la peine de le préciser, dans ce monde détraqué où des millions de gens croient dur comme fer à l’existence d’une secte pédosatanique dont les adeptes, membres de l’élite mondiale, boivent le sang de leurs petites victimes dans des sous-sols de pizzéria.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« Les travailleurs de la santé ont la responsabilité morale de se faire vacciner. Pour eux, mais aussi pour leurs patients », écrit Isabelle Hachey.

Mais revenons à nos moutons. Les vaccins d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson ont été « conçus à partir de lignées cellulaires dérivées de l’avortement », s’alarment donc les évêques canadiens.

En fait, des cellules ont bien été prélevées d’un fœtus avorté… en 1973. Il y a près de 50 ans. Depuis, les cellules sont conçues et cultivées en laboratoire.

Ça n’a pas empêché les évêques de rédiger une note, le 9 mars, question de bien rappeler à leurs ouailles que le mal est à l’origine de ces deux vaccins.

Ils ont fait ça en pleine pandémie. Alors que nous sommes engagés dans une course contre la montre, contre les variants, contre une troisième vague.

Alors que des gens meurent.

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Face au tollé, jeudi, la Conférence des évêques a fait son mea culpa. On l’a mal comprise : elle n’a jamais suggéré de refuser ces vaccins. Mais sa note a pu semer le doute, a-t-elle admis à ma collègue Mélanie Marquis.

Voilà pour la confession. On pourrait hausser les épaules. Et puis quoi ? Il est loin, le temps où les Québécois accordaient de l’importance aux sermons de leurs curés. Loin, le temps où tout ce que disait un homme en soutane était parole d’évangile. Aujourd’hui, tout le monde s’en fout.

Enfin, presque tout le monde.

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Aujourd’hui, nos églises sont remplies d’immigrants.

Nos CHSLD, aussi.

On l’a dit et redit : les travailleurs de la santé issus de l’immigration ont tenu à bout de bras les CHSLD, pendant la première vague. Ils étaient haïtiens, latinos, africains. Ils ont été nos sauveurs. Nos anges gardiens.

Une partie d’entre eux hésitent aujourd’hui à se faire vacciner. À Montréal, des gestionnaires ont noté des « poches de résistance » parmi ces travailleurs essentiels. Et, souvent, très croyants.

Déjà, ces échos du terrain étaient inquiétants. On n’avait pas besoin que les évêques en rajoutent. S’ils tiennent vraiment à préserver le caractère sacré de la vie, ils ont intérêt à ne plus se mêler de vaccination.

Le foyer du bonheur

Officiellement, c’est le CHSLD Lionel-Émond. Mais en Outaouais, on l’appelle le Foyer du bonheur.

Le gouvernement y a dépêché une équipe pour maîtriser une éclosion de COVID-19. Presque tous les résidants ont reçu une première dose. Mais moins de la moitié des employés ont accepté la piqûre. C’est par eux que le virus se serait infiltré au CHSLD.

Dans la foulée, la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, a invité tous les travailleurs de la santé de la région à se faire vacciner. Jusqu’ici, à peine 40 % d’entre eux l’ont fait. Le CISSS de l’Outaouais a rappelé que la vaccination demeurait « un choix personnel ».

Sauf que c’est un choix qui a des conséquences, parfois funestes, pour les autres.

Au Foyer du bonheur : trois morts.

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Pour une large part, ce sont des préposés aux bénéficiaires ballottés d’un CHSLD à l’autre qui ont propagé le virus, le printemps dernier. Ce sont eux qui ont allumé les feux.

À l’époque, ces travailleurs n’avaient pas de protection. Pas le choix. Dans la guerre contre la COVID-19, ils devaient monter chaque jour au front sans armure.

Ce n’est plus le cas, aujourd’hui. Les travailleurs de la santé ont la responsabilité morale de se faire vacciner. Pour eux, mais aussi pour leurs patients.

En France, les deux tiers des soignants boudent la vaccination. Ils sont à l’origine de 34 % des contaminations dans les hôpitaux et les maisons de retraite. Ça veut dire des morts qui auraient pu être évitées. C’est tragique. Et inacceptable.

Là-bas, le débat fait rage. L’Académie nationale de médecine demande que la vaccination devienne obligatoire pour tous les travailleurs de la santé de France.

Le gouvernement y songe. « Tout le monde s’est retroussé les manches pour sortir de cette épidémie, a déclaré un porte-parole. Il faut maintenant les retrousser jusqu’à l’épaule pour se faire vacciner. »

Au Québec, on n’en est pas à considérer la vaccination obligatoire pour les travailleurs de la santé. Pas encore. On préfère miser sur la solidarité des anges gardiens. Et prier pour que ceux qui refusent le vaccin ne se transforment pas en anges de la mort auprès de patients vulnérables.