Jeudi, il a été question de compassion et de solidarité nationale, à Québec. Ces mots doivent avoir un sens pour le présent. C’est le temps de redessiner un peu le plan de vaccination. Pour des raisons de compassion et de solidarité, mais aussi pour des raisons de santé publique.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Une fois qu’on aura vacciné les 70 ans et plus, avant de passer aux 1,15 million de Québécois de 60 à 69 ans, il faut faire passer devant les personnes handicapées, les personnes ayant une déficience intellectuelle, les personnes atteintes d’un cancer et les personnes souffrant d’une maladie chronique.

Toutes ces personnes risquent d’éprouver des complications ou de mourir 2 fois, 5 fois, 10 fois, 30 fois plus que le Québécois moyen. Suivre bureaucratiquement la séquence chronologique par tranches d’âge retardera leur vaccination de plusieurs semaines, peut-être de plusieurs mois.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Une fois qu’on aura vacciné les 70 ans et plus, avant de passer aux 1,15 million de Québécois de 60 à 69 ans, il faut faire passer devant les personnes handicapées, les personnes ayant une déficience intellectuelle, les personnes atteintes d’un cancer et les personnes souffrant d’une maladie chronique », écrit Yves Boisvert.

D’un peu partout, les appels timides tentent de se faire entendre. Ce sont des parents. Ce sont des sœurs (allô, Josée Legault). Ce sont des amis. Ils parlent avec la douleur au ventre, ils savent qu’on en entendra dire : tout le monde a ses problèmes, faites la queue comme tout le monde. Ils se sentent obligés de préciser qu’ils ne parlent pas seulement en leur nom, pour leur intérêt… Alors que certains sont allés eux-mêmes « désinstitutionnaliser » leur fils, leur sœur, de peur qu’ils crèvent en CHSLD.

Ou comme les Cantin-Morin, dont je parlais samedi dernier, qui ont deux filles atteintes d’une maladie génétique rarissime, profondément handicapées, en fauteuil roulant, muettes.

Ce n’est pas un gros effort qui est demandé à la Santé. C’est un ajustement.

Le Royaume-Uni, depuis trois semaines, a fait passer devant les personnes atteintes de déficience intellectuelle (j’ai erronément traduit learning disabilities par troubles d’apprentissage la semaine dernière ; en anglais de Grande-Bretagne, il s’agit bien de déficience intellectuelle). Ces personnes risquent autant, et en fait souvent plus, d'être hospitalisées ou de mourir que les « personnes âgées ».

La France a inclus dans la même catégorie que les 75 ans et plus toutes les personnes atteintes d’un cancer, vulnérables (selon une liste), les personnes souffrant de toute une liste de maladies rares, les personnes atteintes de trisomie 21, les personnes de 50 à 74 ans ayant une « comorbidité » (la liste est longue).

Les raisons de ces exceptions ne sont pas d’abord d’ordre compassionnel, elles sont d’ordre médical. Elles sont fondées sur les risques connus. La science, quoi !

On objectera que pour certaines maladies chroniques, la frontière peut être floue. Que certains resquilleurs voudront passer devant en se déclarant plus malades qu’ils ne le sont vraiment, avec ou sans certificat médical de complaisance.

À cela, je réponds que les exceptions ne doivent pas nous empêcher d’établir le bon ordre de priorité. Toutes les personnes au Québec qui pourraient entrer dans les exceptions françaises ont déjà une évaluation médicale, un diagnostic. Les personnes suffisamment handicapées pour obtenir de l’aide financière de l’État, ou de l’aide sous diverses formes, en établissement ou hors établissement, sont déjà sur les listes des organismes de la santé et des services sociaux.

Donc : 1) il faut faire confiance aux gens ; 2) la vérification est assez facile en général ; 3) si la vérification est impossible, au pire, on aura vacciné quelques personnes « trop vite » ; 4) au moins, on aura réussi à faire avancer dans la liste d’attente des gens qui souffrent plus, des gens qui sont plus fragiles, des gens qui n’ont aucun moyen de manifester dans la rue.

On ne peut pas se tromper.

Je n’accepte pas l’argument du refus bureaucratique écrit d’avance « si on se met à faire des exceptions… ».

C’est notre responsabilité de faire des exceptions.

Si la Santé publique, si les risques d’hospitalisation et de mort, si l’anxiété lourde de tous ceux qui vivent ces exceptions ou de ceux qui les accompagnent n’ont pas suffi à convaincre les autorités, à bout d’arguments, il ne me reste qu’à ajouter : on va même économiser de l’argent…