La chose était facile à prévoir. Depuis l’arrivée timide du beau temps, les gens démontrent une grande envie de retrouver leurs habitudes d’avant la crise. Mais serions-nous en train de faire dérailler le plan de déconfinement des autorités ? Je me pose sérieusement la question depuis quelques jours.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

En tout cas, la pression pour un retour à la vie normale vient de tous bords, tous côtés. Pression des dentistes qui ont hâte de reprendre leurs activités habituelles. Pression des coiffeurs qui subissent eux-mêmes la pression de leurs clients qui ressemblent à des chiens pékinois. Pression du secteur touristique qui entrevoit une année désastreuse. Pression des propriétaires de salles de cinéma pour qui l’été est une saison payante. Même chose de la part des propriétaires de terrains de camping.

En plus de gérer ces demandes qui se font de plus en plus insistantes, le gouvernement doit contrôler les citoyens qui sont tannés de parler à leur conjoint, à leur chat ou à leurs plantes vertes. Ceux-ci ont envie de voir du monde, de bouger et de magasiner.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Promeneurs au parc La Fontaine, à Montréal

J’avoue qu’à travers tout cela il est difficile de trouver ses repères et ses limites. Les autorités disent qu’il faut éviter de se rassembler. Mais qu’est-ce qu’un rassemblement, au juste ? Quels sont les critères ? Qui peut en faire partie ? Les règles sont-elles les mêmes à l’intérieur et à l’extérieur ? Tant de choses ont été dites au cours des dernières semaines. Il faut retourner lire le décret adopté le 20 mars par le gouvernement du Québec(1).

Il suffit d’aller dans des lieux comme le Vieux-Montréal, le parc La Fontaine ou le marché Jean-Talon pour voir que la population veut furieusement vivre comme avant. Pour certains, on peut carrément parler de déni. 

C’est le moment de se ressaisir, car la dernière chose que nous voulons connaître, c’est un deuxième confinement, des mesures plus strictes et des chiffres plus affolants que ceux que nous avons en ce moment.

C’est difficile pour les Québécois de se contenir. Notre déconfinement coïncide avec le retour du beau temps. Et comme la belle saison au Québec est quelque chose qui dure à peine quelques mois, l’appel des terrasses, des pique-niques et des partys est très fort. Notre horloge biologique tape du pied !

On souhaite revenir à la vie normale, mais celle-ci n’est pas prête à reprendre son cours. Il faut collectivement accepter l’idée qu’on vivra un été à part des autres. Notre vie sera plus agréable, mais elle sera différente. Qu’on se le dise.

Derrière le masque

Qui aurait dit, à la mi-février, alors que nous étions en train de planifier le congé de mars ou de rêver aux vacances d’été, que nous allions passer notre été à préférer le Purell à la crème solaire ? Qui aurait dit qu’on allait bronzer idiot avec un masque collé au visage ?

Le masque, cet objet si prisé à l’Halloween ou lors des manifestations, est aujourd’hui le plus recherché au monde. Il n’y a pas une journée qui passe sans qu’on en entende parler. Beaucoup voudraient le voir apparaître sur toutes les faces, sans exception.

Cette montée du masque est toutefois un grave problème pour un certain groupe de la société : les malentendants et les sourds. J’en ai parlé avec Jeanne Choquette, présidente d’Audition Québec. « Je suis étonnée de voir que beaucoup de gens pensent que les malentendants, qui sont plus nombreux que les sourds, comprennent la langue des signes. Mais non, nous, on lit sur les lèvres. Avec les masques, on ne comprend plus rien. »

Le problème devient particulièrement aigu à l’hôpital où tout le personnel porte un masque protecteur. « Je reçois depuis quelques semaines un nombre important de courriels de gens complètement désemparés », dit Jeanne Choquette. Dans ce contexte, Audition Québec a fait parvenir une requête au ministère de la Santé et des Services sociaux afin de faire connaître cette réalité.

Ce problème est présent un peu partout, en France, en Belgique, aux États-Unis, au Maroc et ailleurs. Il faut savoir que, selon plusieurs sources, une personne sur dix au Québec se dit sourde ou malentendante.

PHOTO LIONEL BONAVENTURE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Exemple de masque muni d’une fenêtre transparente 

Les solutions ? Le masque muni d’une fenêtre transparente en est une. Il serait très utile dans les commerces où tout le personnel porte un masque. « S’il y avait une seule personne derrière une caisse avec un tel masque, ça aiderait beaucoup », ajoute Jeanne Choquette.

Il y a aussi cette application offrant des fiches électroniques (flashcards) spécialement créée pour le contexte de la COVID-19. Conçue pour les téléphones intelligents et les tablettes, cette application offerte en plusieurs langues et appelée Cardmedic a été imaginée par un médecin du Royaume-Uni.

Chapeau, Monsieur !

Les héros

Le récit de ce jeune travailleur humanitaire, bientôt médecin, rapporté vendredi par ma collègue Audrey Ruel-Manseau m’a littéralement jeté à terre. Bianief Tchiloemba raconte qu’il est entré dans le bureau du coordonnateur du CHSLD où il est bénévole et que le bureau était désert avec « des papiers par terre, comme si quelqu’un s’était enfui ». Cette image est d’une incroyable force.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Bianief Tchiloemba s’est porté volontaire pour faire du bénévolat en CHSLD. 

Il faut saluer le courage et l’audace de ceux qui montent au front en ce moment pour venir en renfort dans les CHSLD. Je pense particulièrement aux gens qui n’ont aucune expérience dans ce domaine. Un de mes bons amis (un musicien professionnel) fait partie de ceux-là. Après deux semaines de démarches, de formulaires, d’appels et de courriels, il a reçu mercredi sa formation pour venir en aide aux préposés.

Deux heures de théorie et deux heures de pratique dans un CHSLD du sud-ouest de Montréal et hop ! C’était parti ! Pendant qu’on expliquait aux nouvelles recrues les tâches à accomplir, un préposé a réclamé de l’aide à l’étage des personnes atteintes de la COVID-19. Mon ami n’a pas hésité, il a levé la main. Au bout de quelques minutes, il aidait le préposé à changer les couches à quelques personnes âgées.

Contrairement aux histoires d’horreur que l’on découvre depuis quelques semaines, cet ami a vu un CHSLD où les choses semblaient plutôt bien fonctionner. Il a terminé sa journée avec une certaine fierté. Mais aussi avec l’orgueil égratigné. Il s’est rendu compte qu’il avait suivi tout le cours théorique avec le masque… à l’envers.

Être héros, ça s’apprend !