En 2015, un jeune travailleur humanitaire survivait à un séisme de magnitude 7,9 au Népal. Sa mission d’aide devenait une mission de survie. Bientôt médecin, le Montréalais n’aurait jamais cru que cinq ans plus tard, presque jour pour jour, il observerait, chez lui, des conditions qu’il compare à celles dont il avait été témoin dans ce pays du tiers monde. Bianief Tchiloemba est bénévole dans un CHSLD.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Le soir du 23 avril, le jeune homme de 27 ans est arrivé au CHSLD Grace-Dart, dans Hochelaga, pour un quart de soir en tant qu’aide-préposé aux bénéficiaires bénévole. Ergothérapeute et médecin en devenir, il était prêt à aller au front – « Quand il y a une guerre, le soldat y va. Il ne reste pas chez lui » – et savait que le système était « en feu » et que « les aînés étaient en danger ». Mais entre « savoir » et « voir », il y a tout un monde, qu’il a découvert avec désarroi.

« Le bureau du coordonnateur, que j’ai trouvé après 30 minutes, était désert. Il était bordélique, avec des papiers par terre, comme si quelqu’un s’était enfui », raconte Bianief, qui avait été informé au préalable qu’il était affecté au département CH4.

Une fois sur place, il a trouvé un infirmier, qui serait son seul collègue ce soir-là, pour la trentaine de patients du département, où travaillent normalement trois préposés aux bénéficiaires et deux infirmiers.

« Il en avait par-dessus la tête. Il m’a dit : “Des patients n’ont pas mangé depuis je ne sais pas quand, leur couche n’a pas été changée”, etc. Le “feu” dont je parlais, il était là. Je passais dans les chambres, je faisais le plus possible, mais je devais changer d’équipement entre chaque chambre. J’entendais : “J’ai faim !”, “J’ai soif !” », raconte le jeune homme, qui ne peut s’empêcher d’associer son expérience à l’aide humanitaire qu’il a apportée au Népal.

Cette première journée a été difficile, c’était une véritable scène d’horreur.

Bianief Tchiloemba, bénévole dans un CHSLD

« C’est le tiers-monde, littéralement. Il y a un manque de soutien, un manque d’équipement. Les équipes sont incomplètes, il y a une désorganisation au niveau de la coordination, les bénéficiaires n’ont pas les soins pour leurs besoins de base, et c’est ce qui contribue aux décès », énumère le bénévole, qui veut joindre sa voix à celle du personnel pour dénoncer les besoins criants en CHSLD. Quant à l’état des bénéficiaires, il craint que la situation n'ait empiré lors de son prochain quart prévu, le 4 mai prochain.

« Une patiente a été déclarée positive et on n’a pas pu la monter dans la zone chaude parce que la zone chaude déborde. Elle est donc restée dans sa chambre avec trois autres personnes. Ce n’est qu’une question de temps avant que la zone devienne rouge. Une deuxième personne présente déjà des signes assez préoccupants », témoigne-t-il.

Le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, duquel relève le CHSLD Grace-Dart, a assuré, jeudi soir, que la situation était maîtrisée et que « chacune des deux unités désignées COVID-19 [avait] encore la capacité d’accueillir de nouveaux patients ».

« Les transferts de patients testés COVID positifs sont effectués dès que possible lorsque les résultats sont obtenus dans une des zones de confinement adaptées à cet effet, avec l’ensemble des mesures de protection requises », a répondu un représentant du CIUSSS, ajoutant que « pour tous les autres patients, les mesures de précaution recommandées par les autorités de santé publique sont appliquées ».

L’établissement public de 256 lits compte en ce moment 90 cas confirmés et 24 décès liés à la COVID-19, dont celui d’une préposée aux bénéficiaires.

Une structure qui vacille

Le futur médecin découvre une « structure branlante » et un réseau de la santé « beaucoup plus malade qu’on ne le croyait », qui met « à l’épreuve l’idéal [qu’il s’était] fait de notre système de santé ».

Bianief Tchiloemba n’a peut-être que 27 ans, mais il a déjà un brillant avenir en médecine qui se dessine. Diplômé en ergothérapie, ayant fait ses premières armes auprès des grands brûlés, l’étudiant en est à sa quatrième année de médecine à l’Université McGill. Il se trouvait à Boston, en année sabbatique, quand la pandémie a éclaté. Avide de découvrir les limites de la plastie, il effectuait un stage auprès du Dr Bohdan Pomahač, chirurgien éminent au côté duquel il a assisté à la toute première transplantation faciale chez un Afro-Américain.

Or, il a décidé de rentrer auprès des siens. Il pourrait se contenter de travailler à distance sur son travail de recherche, qui l’occupe amplement. Mais tant que les cours ne reprendront pas, il aidera au CHSLD Grace-Dart, continuera de faire de doubles quarts de soir et de nuit, et même de rester après 16 heures de suite, pour éviter que des personnes ne soient seules pour assurer les soins.

J’ai toujours en tête que ceux qui meurent en CHSLD ne meurent peut-être pas du coronavirus, mais parce qu’ils n’ont pas les soins de base, alors je me dis que je suis là pour diminuer les causes de décès parallèles.

Bianief Tchiloemba

Le bénévole fait pendant de longues minutes l’éloge du personnel du CHSLD Grace-Dart, des « diamants » qui « gardent le sourire et le moral » malgré les conditions inimaginables dans lesquelles ils travaillent, et malgré le deuil de l’une des leurs, Victoria Salvan, emportée par la COVID-19 à la mi-avril.

« La préposée aux bénéficiaires qui est décédée de la COVID-19, on m’a dit qu’elle était seule pour couvrir un département avec plein de patients déclarés positifs », rapporte-t-il, en insistant sur les besoins toujours aussi criants auprès des aînés, malgré les semaines qui passent.

Encore jeudi, des soldats des Forces armées canadiennes sont arrivés en renfort. À Saint-Lambert, 25 militaires ont été accueillis au CHSLD Argyle. Au total, un millier de militaires doivent être déployés dans 20 CHSLD d’ici le 11 mai, près de 500 prêtent déjà main-forte dans les CHSLD du Grand Montréal.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

À Saint-Lambert, 25 militaires ont été accueillis au CHSLD Argyle, jeudi. 

« Cette crise-là a révélé que le système était malade. Si le système n’est pas là pour nous soutenir, je ne pourrai pas donner des soins comme je veux le faire un jour en tant que médecin. Je sais que je ne vais rien révolutionner, mais les besoins sont criants, et, oui, je veux aider. »

Aider en dénonçant. Aider en s’impliquant. Aider en promettant d’être encore ici, comme médecin soignant, une fois la crise passée.

« Je n’ai pas l’intention de pratiquer ailleurs qu’ici. Il y aura un après, et en tant que membre de la relève, on se doit de participer au changement. Parce que le changement sera inévitable. »