Gary Kobinger en avait déjà plein les éprouvettes. Le chercheur de l’Université Laval, une sommité à qui on doit le vaccin contre l’Ebola, supervise la dernière phase de test d’un vaccin contre le VIH. Un immense effort de recherche qui aboutit enfin.

YVES BOISVERT YVES BOISVERT
La Presse

Fin décembre, début janvier, il voyait les nouvelles arriver de Chine du coin de l’œil.

« J’ai résisté pendant deux semaines, me dit-il au téléphone. Je me suis assis une semaine de plus… Des émergences de nouveaux virus, il y en a plusieurs par année. La plupart ne mènent nulle part. Et au départ, l’information était inexacte. On disait qu’il n’y avait pas de transmission d’humain à humain, que les travailleurs de la santé n’étaient pas touchés… Les infirmières, les médecins, c’est les canaris dans la mine. S’ils sont malades, c’est un signe clair. »

Et à la mi-janvier, il a vu que ces gens-là tombaient les uns après les autres.

« J’ai dit : OK, on va en faire, un vaccin. On a commencé à générer le vaccin à temps partiel ; on regardait les tests diagnostiques. J’ai mis des gens à temps plein il y a trois semaines. »

Dans le centre de recherche en infectiologie, ils travaillent sept jours sur sept.

Son pronostic ?

Si les efforts canadiens sont soutenus, on peut y parvenir en moins de 12 mois et pour une fraction du prix de ce que pourront faire les grandes multinationales pharmaceutiques.

« Plus vite et moins cher ?

– Oui. »

Venant de lui, disons que ce ne sont pas des paroles en l’air…

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PHOTO ANDREAS GEBERT, REUTERS

Si les efforts canadiens sont soutenus, on peut développer un vaccin contre la COVID-19 en moins de 12 mois, estime le chercheur Gary Kobinger.

Lui et les autres chercheurs à qui j’ai parlé m’ont tous dit ceci qui est rassurant : jamais les instances de subvention et de soutien à la recherche n’ont été aussi efficaces et rapides. À Ottawa, les fonds ont été débloqués, 47 projets financés dans des labos partout au pays.

« Les gens des deux gouvernements sont venus nous voir, nous ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour nous… Du jamais-vu ! Je suis assez critique d’habitude, mais là, je vous dis, ils sont sur la coche, dans les deux gouvernements. »

Mais le Dr Kobinger m’a aussi dit, d’un ton très calme et rationnel, que ce coronavirus pourrait être bien pire.

« Ce n’est pas un virus très impressionnant, de notre point de vue, ça fait 20 ans qu’on vit dans les épidémies ; pour nous, c’est une autre journée au bureau. Je ne minimise rien, je vois les dommages énormes ; mais imaginez s’il était plus mortel… »

Il pense déjà au suivant…

Un peu comme les sismologues qui craignent le grand tremblement de terre, il se prépare mentalement à un virus beaucoup plus virulent.

« Il faut bâtir notre capacité de réponse, maintenant. »

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La recherche porte sur plusieurs éléments. Le test, pour commencer. Il y a les tests actuels pour traiter les malades ; mais il cherche aussi un test pour savoir si des personnes l’ont déjà eu. Pour mesurer l’épidémie, la circulation du virus.

Deuxièmement, bien sûr, le vaccin.

Enfin, on dit « le vaccin » comme s’il n’y avait qu’une recette. Mais son labo en développera trois. Ils seront prétestés sur des animaux. Ensuite, les trois phases cliniques obligatoires.

« Je ne serais pas surpris qu’il y ait 20 ou 30 vaccins dans le monde en phase II. »

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Gary Kobinger, en 2016

Pourquoi autant de variantes ? Parce qu’il y a plusieurs façons de stimuler les défenses immunitaires. Les vaccins « de l’âge de pierre » (il y a 15 ans, mettons !), comme il dit, étaient des répliques du virus désactivées. Celui de l’influenza est comme ça. Les nouvelles générations détruisent un petit bout du virus et l’empêchent de fonctionner. Des vaccins « sous-unitaires », comme on les appelle, qui apprennent au corps à démolir une unité de l’ennemi. Ça cause moins de dommages au patient.

« Il faut en tester le plus possible. Pour trouver celui qui a le moins d’effets indésirables.

– C’est une sorte de course…

– Oui, mais c’est une course en équipe, ce n’est pas notre vaccin contre le tien, on veut que le meilleur vaccin soit sélectionné. Celui contre l’Ebola s’est révélé le plus efficace, mais il y en avait d’autres. »

Un vaccin, en passant, qui a été amené en phase I en sept mois, et qui a coûté 1 million, sans subvention…

Son labo a aussi travaillé sur le Zika. Et d’autres coronavirus.

« On a l’occasion, au Canada, d’amener un vaccin jusqu’à l’homologation. C’est important d’investir maintenant pour bâtir notre capacité de défense future. Il ne faut pas dépendre d’entreprises à but lucratif, il faut être indépendants, et c’est logique économiquement aussi. Faut le voir comme un investissement, pas une dépense. »

Parce que ce n’est pas le dernier, je crois vous l’avoir dit…

« Ça va nous coûter des milliards, et ce n’est même pas un virus si dangereux.

– Mais docteur, si le prochain virus…

– C’est pas si. C’est quand. Vous savez, nous, on a besoin de la planète, mais la planète n’a pas vraiment besoin des humains… »