Pendant que le Québec est aux prises avec un nombre alarmant de nouveaux cas de COVID-19, l’Abitibi-Témiscamingue échappe à la tourmente. Zéro cas annoncé jeudi, trois vendredi. La Presse est allée sur place pour percer le mystère.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

La barrière naturelle

La première raison qui peut expliquer ce succès, c’est bien sûr la distance. Personne ne passe par hasard en Abitibi-Témiscamingue. Personne ne va y faire un petit saut. Val-d’Or est à un peu moins de sept heures de voiture de Montréal, Rouyn-Noranda, à un peu plus de huit heures, par la route 117.

« On a une belle barrière naturelle qui s’appelle le parc de La Vérendrye, explique Frédéric Arsenault, directeur et copropriétaire du Noranda Hôtel & Spa. Habituellement, c’est un frein au tourisme. Mais actuellement, c’est un peu un bouclier contre la pandémie. »

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Frédéric Arsenault, directeur et copropriétaire du Noranda Hôtel & Spa : « On a une belle barrière naturelle qui s’appelle le parc de La Vérendrye. »

L’avantage de l’isolement, dont profitent aussi les autres régions plus éloignées des grands centres, comme la Côte-Nord, n’explique pas tout. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean, lui aussi protégé par une barrière naturelle, le parc des Laurentides, est aux prises avec une deuxième vague carabinée.

Jusqu’à quel point la distance joue-t-elle ? « Le facteur “loin” compte pour 30 % », estime la Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue.

D’autres croient que cela joue davantage, comme le préfet de la MRC de la Vallée-de-l’Or, Martin Ferron. « C’est les distances qui nous protègent, dit-il. On est à 300 kilomètres de Mont-Laurier. De l’autre côté, vers le Lac-Saint-Jean, on est à huit heures de route. »

Mais il y a plus de monde qu’on le croit qui se rend en Abitibi-Témiscamingue, région qui compte près de 150 000 habitants. À commencer par les touristes, car l’engouement des Québécois pour le tourisme local a aussi profité à la région.

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La Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

On a moins de touristes qu’en Gaspésie, mais on a quand même beaucoup de va-et-vient. Il y a pénurie de main-d’œuvre chez nous. Donc, l’économie est soutenue par des gens qui viennent de l’extérieur pour travailler dans nos milieux.

La Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

« On a aussi des jeunes qui ont quitté leur famille pour aller étudier à Montréal, ajoute-t-elle. Les parents sont ici, en Abitibi, et les jeunes sont à Montréal. »

La culture minière

Ce va-et-vient, La Presse en a fait l’expérience cette semaine. Mardi soir, Val-d’Or affichait complet ! Pas moyen de trouver une chambre dans la trentaine d’hôtels et motels de la ville de 32 000 habitants. La raison ? « C’est le “shut down’’, nous a-t-on expliqué à la réception de l’Hôtel Forestel. Il s’agit d’une procédure d’arrêt de la production pour faire de l’entretien dans les mines aurifères, pour laquelle les compagnies minières font venir un millier de travailleurs et de techniciens d’ailleurs, pour quelques jours, plusieurs fois par année.

En principe, ces travailleurs étrangers à la région devraient être une source importante de contamination. Mais ce n’est pas le cas. L’Abitibi est une région minière. Et même si on y compte d’autres secteurs d’activité importants, comme le tourisme, l’agriculture ou la foresterie, l’industrie minière colore toujours son histoire, sa vie sociale et économique. Et cela a joué de façon positive dans le combat contre la pandémie.

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Le quartier Noranda, à l’ombre de la Fonderie Horne

« L’industrie minière a été une des premières à repartir, en avril, rappelle David Lecours, président de la Chambre de commerce et d’Industrie de Rouyn-Noranda. Tout le monde suit l’industrie minière, ici. Ils ont pris un rôle de leadership important quand est survenue la pandémie. Ils ont mis en place des protocoles très sérieux. Donc, une bonne partie des entrepreneurs ont dû se conformer aux mesures sanitaires des mines qui étaient très strictes. Ces entrepreneurs ont passé le message à leurs employés. »

Le maire de Val-d’Or, l’ancien ministre libéral Pierre Corbeil, explique pourquoi. « Considérant le déplacement des travailleurs, ils ne peuvent pas se permettre d’exporter la maladie d’une zone isolée comme le Nunavut ou le Nunavik, où il n’y a pas de ressources. C’est la température le matin en arrivant, le soir, en sortant, le questionnaire de santé très strict et rigoureux. »

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Le maire de Val-d’Or, Pierre Corbeil

Ils doivent maintenir le niveau de production, aussi. Il n’y a pas d’interruption possible. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre 15 %, 20 % des effectifs, malades ou en isolement préventif. C’est véritablement très, très surveillé.

Pierre Corbeil, maire de Val-d’Or

Le préfet de la MRC de la Vallée-de-l’Or, Martin Ferron, ajoute que des entreprises minières, comme Canadien Malartic ou Agnico Eagle, possèdent leurs propres laboratoires de dépistage. Les employés qui viennent de l’extérieur sont soumis à un questionnaire avant leur départ et testés à leur arrivée.

« Les entrepreneurs ne peuvent pas travailler, ne peuvent pas circuler, ne peuvent rien faire s’ils n’ont pas passé les tests, dit-il. Ça prend six heures pour avoir les résultats. Les minières sont équipées. »

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L'industrie minière « a pris un rôle de leadership important » face à la pandémie dans la région.

Un CISSS qui opère

Mais la prudence sanitaire de cette industrie n’aurait pas suffi. Des facteurs propres à l’Abitibi-Témiscamingue se sont combinés pour faire en sorte que la lutte contre la pandémie soit un succès.

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Les acteurs régionaux du milieu de la santé ont développé un esprit de corps qui favorise l’efficacité des interventions.

Le premier facteur, c’est un système de santé publique fonctionnel et efficace. On a pu voir, à Montréal, les difficultés de la direction régionale de la santé publique à s’imposer, étouffée par la multiplicité des CISSS et des CIUSSS. Ce problème ne se pose pas dans les régions. En Abitibi, il n’y a qu’un Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS), et les liens entre ce CISSS et sa direction de la Santé publique sont extrêmement solides.

On est privilégiés d’avoir un CISSS en région et d’avoir un lien étroit entre la Santé publique et les autres directions, ce qui fait en sorte que l’organisation clinique est faite conjointement avec la Santé publique. On travaille tous ensemble. S’il y a un cas quelque part, on le sait.

La Dre Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

La rapidité d’action fait toute la différence, assure la PDG du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, Caroline Roy, qui joue un rôle de leader dans la prise en charge de cette crise.

Dès qu’un cas est signalé, une enquête épidémiologique est déclenchée. Les gens ayant été en contact sont rapidement invités à se faire tester et à s’isoler.

« Il y a des laboratoires dans tous les territoires de MRC, souligne la directrice de la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue, la Dre Lyse Landry. Les résultats sortent très rapidement. Ce qui nous permet de faire le traçage de contacts, d’isoler les cas contacts et de briser la chaîne de transmission. »

Un milieu qui collabore

Mais une Santé publique qui travaille seule dans son coin ne peut pas aller bien loin, et c’est là qu’entre en jeu la cohésion du milieu, les avantages d’être une communauté tissée serré.

« On a mis en place un comité d’urgence sanitaire régionale, que je préside, explique la PDG du CISSS, Caroline Roy. Et même en période très calme, à l'été, on l’a maintenu. Toutes les semaines, on réunit l’ensemble des préfets de notre territoire, la Santé publique, les directeurs généraux et la sécurité civile.

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Avec moins de deux cas par 100 000 habitants, l’Abitibi-Témiscamingue devrait théoriquement être en zone verte.

« On a même des rencontres régulières avec l’ensemble des élus, des députés régionaux, les sept communautés autochtones du territoire, francophones et anglophones. »

Cette implication des partenaires, on la voit par exemple dans la connaissance du dossier du maire de Val-d’Or, Pierre Corbeil.

« La semaine dernière, il y a eu deux cas mardi, cinq cas mercredi, trois cas vendredi. Zéro, samedi, zéro, dimanche, zéro lundi et un cas mardi », énumère-t-il dans une salle de réunion de l’hôtel de ville.

102 jours après le début de la deuxième vague, qui a commencé le 23 août, 100 cas ont été déclarés dans cette région, dont 84 sont rétablis. Il y a 16 cas actifs et la Santé publique les connaît un par un !

Théoriquement, l’Abitibi-Témiscamingue devrait être en zone verte puisqu’elle compte moins de deux cas par 100 000 habitants et moins de deux hospitalisations par million d’habitants.

Il suffit de regarder le graphique que publie quotidiennement La Presse pour constater que la ligne de l’Abitibi se maintient en zone verte. Mais les autorités sanitaires préfèrent que la région reste officiellement en zone jaune.

« Notre grand défi, c’est de faire en sorte que la population se sente toujours en alerte, confie Mme Roy. Puisqu’on est en contrôle, on peut avoir une population qui se sent moins à risque, moins concernée. Donc, c’est toujours lancer des messages continuels pour rappeler le fait que le virus circule, c’est vrai. »

La cohésion sociale

Mais tout ça n’aurait pas marché si les habitants du village gaulois étaient des irréductibles ! L’Abitibi-Témiscamingue n’est pas une capitale des antimasques. Les Abitibiens prennent la COVID-19 au sérieux et collaborent avec les autorités. Ils portent le masque, respectent la distanciation physique et se lavent les mains, comme La Presse a pu l’observer dans les rues, les commerces, les restaurants et les hôtels. Ils respectent scrupuleusement les règles même s’ils savent que le risque personnel qu’ils courent est très faible.

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Les Abitibiens semblent généralement respecter scrupuleusement les consignes sanitaires.

« On n’a pas de cas, on veut que ça reste comme ça, résume David Lecours, président de la Chambre de commerce et d’Industrie de Rouyn-Noranda. On est chanceux et on se le dit. On fait attention. »

Les gens sont conscientisés, peut-être un peu plus qu’ailleurs, parce qu’à la première vague, on a eu une grosse éclosion. Rouyn-Noranda a été fermé complètement avec des barrages de police. Je pense que les gens ont compris la dangerosité du virus.

David Lecours, président de la Chambre de commerce et d’Industrie de Rouyn-Noranda

« On a une population qui est sensibilisée aux règles qui doivent être respectées, ajoute la PDG du CISSS. Tous les jours, on a plusieurs appels. On nous dit, par exemple : “Je suis allée manger dans tel restaurant, et je n’ai pas l’impression qu’ils respectent les règles, la distanciation.’’ Donc, tous les jours, on est capables de faire des interventions, si c’est requis, dans certains établissements. »

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En zone jaune, les cinémas sont ouverts.

Un des résultats de tous ces efforts, c’est que les Abitibiens, malgré la pandémie, pourront fêter Noël en famille et qu’ils pourront se réunir à 10 personnes, comme cela aurait été le cas dans le reste du Québec avant que le premier ministre Legault résilie son « contrat moral », jeudi.

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