Les Témiscabitibiens vivent une vie (presque) normale. Les fêtes de Noël pourront avoir lieu, bien qu’en formule réduite. Les restaurants sont ouverts, les bars et les gyms aussi. Incursion au cœur de l’un des derniers bastions en zone jaune.

Texte : Suzanne Colpron Texte : Suzanne Colpron
La Presse

Photos : François Roy Photos : François Roy
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S’il y a un endroit où l’annonce du premier ministre François Legault ne fera pas de vagues quant à la résiliation de son « contrat moral » des Fêtes, c’est bien en Abitibi-Témiscamingue.

Comme la région est en zone jaune, les règles de confinement sévères auxquelles doivent se soumettre la plupart des Québécois ne s’y appliquent pas. Le fameux contrat que proposait le premier ministre ne s’appliquait pas complètement non plus. Son recul de cette semaine ne change donc à peu près rien.

Mais ce n’est pas seulement la possibilité de se rassembler à Noël qui distingue l’Abitibi du reste du Québec et qui en fait un monde à part. Non seulement la région échappe à la deuxième vague de COVID-19, mais elle échappe aussi à ses conséquences économiques.

Il n’y a pas de récession en Abitibi-Témiscamingue.

Dans le contexte pandémique, l’endroit au monde où tu veux être, c’est en Abitibi-Témiscamingue.

Randa Napky, directrice générale de Tourisme Abitibi-Témiscamingue

« C’est jaune. Tout est ouvert : les bars, les restos, les gyms. OK, ce n’est pas au maximum de la capacité à cause des mesures sanitaires. Mais l’économie roule, les minières roulent. C’est incroyable, aujourd’hui, ce qui se passe chez nous. »

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Des gens au restaurant L’Entracte, à Val-d’Or

On pourrait même dire que la région roule sur l’or, dont le prix s’est envolé avec la pandémie. À 4,5 %, le taux de chômage est l’un des plus bas au Canada. La région est en situation de plein emploi, manque de travailleurs et doit recruter ailleurs.

Un Noël jaune

À Noël, la principale contrainte qui s’appliquera, c’est le nombre de personnes qui peuvent se trouver sous un même toit. La limite est de 10. La Santé publique recommande aux gens de s’isoler volontairement avant et après les Fêtes et de se borner à deux rassemblements entre le 23 et le 27 décembre, même si la situation est au beau fixe. Mais ce n’est pas obligatoire.

L’un des grands symboles du Noël catholique, la messe de minuit, sera préservé. Comme les rassemblements de 250 personnes sont permis dans les zones jaunes, on pourra avoir des cérémonies qui ressemblent à une vraie messe de minuit.

« On travaille déjà pour voir comment on va encadrer Noël parce qu’il va y avoir des enjeux avec les gens qui viennent ou qui vont aller à l’extérieur », explique Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue.

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Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

On va se fier à l’engagement des citoyens, mais on va les aider à planifier des activités qui sont moins risquées.

Omobola Sobanjo, médecin-conseil à la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

La PDG du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, Caroline Roy, prévoit tout de même une hausse du nombre de cas après les Fêtes. « On espère juste être capables d’avoir contrôlé la transmission, dit-elle. Je pense que la population va être disciplinée. Même dans mon entourage, j’ai entendu des gens qui ont dit : “Mon frère veut venir de Montréal, mais j’ai dit : non, je ne veux pas le voir. Ce n’est pas le bon moment, on attendra dans quelques mois.” »

Là où il va y avoir une contrainte, toutefois, c’est dans le magasinage des Fêtes, parce que la nouvelle règle limitant le nombre de clients dans les commerces à 1 par 20 mètres carrés s’applique à tout le territoire québécois. On peut donc s’attendre à voir des files sur les trottoirs ou dans les stationnements des centres commerciaux de Rouyn-Noranda, de Val-d’Or ou d’Amos.

« On n’ira pas dans les magasins en soirée, on va y aller dans la journée. Comme ça, on aura moins de contraintes », dit Martin Ferron, maire de Malartic et préfet de la MRC de la Vallée-de-l’Or.

« Les gens ne veulent pas se retrouver dans les problèmes avant les Fêtes, ajoute-t-il. Ils ne veulent pas perdre l’accès aux restaurants parce qu’ici, ça roule. On va au cinéma, ici, on va au restaurant. On aimerait aller au hockey, aller voir le junior majeur, mais c’est la Ligue au complet qui est dans un processus. Pour nous, avoir 500 places dans l’aréna, ça ne serait pas un problème, et je pense que ça ne serait pas dangereux. C’est dommage qu’on ne puisse pas le faire parce qu’on a la meilleure équipe de la Ligue, cette année ! »

« Ça ne peut pas aller mieux »

La vie normale, c’est aussi, pour les familles, la vie de leurs enfants. On sait à quel point cette vie est perturbée par les règles sanitaires imposées aux écoles. L’Abitibi y échappe largement.

« Les élèves sont à l’école à temps complet, au primaire, au secondaire et au cégep, précise la médecin-conseil Omobola Sobanjo. L’Université donne des cours à distance, mais elle peut offrir des cours en présentiel. »

Les personnes rencontrées par La Presse en Abitibi sont unanimes : elles ne voudraient pas habiter ailleurs.

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Magalie Monderie Larouche, directrice du Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue : « Je n’ai jamais été aussi contente de mon choix de vie qu’en ce moment. »

Je n’ai jamais été aussi contente de mon choix de vie qu’en ce moment.

Magalie Monderie Larouche, directrice du Festival de musique émergente

« J’ai beaucoup d’amis, de connaissances et de la famille à Montréal, et leur vie n’est pas le fun. Tu ne peux pas aller travailler, tu ne vois plus tes collègues, tu ne vois plus personne. Les gens qui sont célibataires, qui n’ont pas de famille, c’est l’horreur. Nous, on est vraiment tellement chanceux. Moi, je suis allée voir des shows récemment. Je suis allée voir des shows ! Personne ne fait ça ! », s’exclame Magalie Monderie Larouche, directrice du Festival de musique émergente (FME).

Michel Veillette est propriétaire du Bar Bistro l’Entracte, à Val-d’Or. « Ça ne peut pas aller mieux », dit-il. Si son restaurant doit appliquer la règle des deux mètres, réduire le nombre de tables et l’offre de spectacles, il est plein presque tous les soirs de la semaine.

M. Veillette est également propriétaire du cinéma Capitol, construit en 1938, qui n’a jamais fermé ses portes, « même à - 40 °C ». Le problème, ce n’est pas l’absence de clients, c’est le manque de films. L’Abitibi est prête, c’est l’industrie du cinéma qui ne suit pas…

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Michel Veillette, propriétaire du cinéma Capitol et du Bar Bistro L’Entracte

Il n’y a pas de cinémas d’ouverts dans le monde. Tout est fermé. On est quasiment les seuls, à Val-d’Or.

Michel Veillette, propriétaire du cinéma Capitol

« Si on avait les films, tout le monde viendrait ici, affirme l’homme d’affaires. On sent que les gens veulent venir, mais on n’a pas de produits. Pour le moment, on attend. »

Quand même des festivals

Cette vie presque normale a un effet économique important. Elle fait en sorte que les deux grands secteurs qui ont été les plus malmenés par la pandémie au Québec, l’hébergement et la restauration ainsi que la culture et les loisirs, s’en tirent plutôt bien dans les circonstances.

La restauration fonctionne et les salles de spectacle sont ouvertes. Quant au tourisme, s’il a un peu souffert l’été dernier, 63 % des répondants à un sondage réalisé par Tourisme Abitibi-Témiscamingue « affirment que l’été s’est mieux, voire beaucoup mieux, déroulé que ce qu’ils anticipaient ».

Et ce qui est vraiment spécial en Abitibi, c’est qu’il est possible d’y organiser de grands évènements publics.

Magalie Monderie Larouche dirige depuis trois ans le FME. « On a été dans le meilleur timing possible », dit-elle au sujet de son évènement qui a eu lieu du 3 au 5 septembre, en formule réduite.

« Habituellement, on accueille des foules de 4000, 5000 personnes dans la rue, poursuit-elle. Avec toutes les normes sanitaires, on était dans une autre vie avec nos 250 personnes dans des enclos ! Somme toute, ça s’est vraiment bien passé. On a été très agréablement surpris de voir à quel point les gens ont bien respecté les règles. Les bénévoles ont bien suivi les consignes. On était vraiment contents. On savait qu’on avait un bon public. Mais là, on sait qu’on a le meilleur. »

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Émilie Villeneuve, directrice du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue

On a toujours été un peu à contre-courant, en Abitibi. Notre situation ressemble à celle des insulaires.

Émilie Villeneuve, directrice du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue 

Émilie Villeneuve a aussi tenu son évènement, du 31 octobre au 5 novembre, en pleine deuxième vague.

« Philippe Falardeau a dit qu’on était le poumon culturel du Québec, se réjouit-elle. J’avais vraiment l’impression que les gens arrivaient ici et faisaient un gros OUF ! »