« Pourquoi ne peuvent-ils pas inventer un vaccin qui empêche le temps de passer ? ! »

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Jory Emhoff, 13 ans, n’en peut plus. Confinée à la maison, elle n’en peut plus d’attendre le vaccin qui éradiquera la pandémie. Son père, hyperprotecteur, l’empêche même de voir son copain. Les mois s’étirent et s’étiolent.

Des mois qu’elle ne pourra jamais rattraper.

Cette scène banale a été jouée des millions, des milliards de fois dans la réalité de 2020. Elle provient pourtant d’une fiction tournée il y a 10 ans par Steven Soderbergh.

Sorti en 2011, le film Contagion ressemble à un documentaire prophétique, comme si Soderbergh avait prévu dans le menu détail ce qui frapperait la planète.

Tout y est, du virus mortel en provenance d’Asie aux théoriciens du complot qui s’agitent sur le web, en passant par les razzias dans les supermarchés. C’en est troublant de réalisme.

Dans le film, Jory échappe un instant à la vigilance de son père. On la retrouve allongée dans la neige, avec son copain. Les deux ados se rapprochent et… on se met à crier contre notre écran. « Non ! ! ! Ne faites pas ça ! Voyons donc, en pleine pandémie ! Ça n’a pas de bon sens… »

Enfin, c’est ce qu’on aurait crié, avant que la COVID-19 ne s’introduise dans nos vies. Avec le recul, on se rend compte que cette scène est l’une des plus réalistes du film.

Après tout, se rapprocher en pleine pandémie, c’est exactement ce qu’on s’apprête à faire.

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Alléluia, le gouvernement Legault a sauvé Noël.

Sans vouloir casser le party, peu importe les efforts que l’on mettra pour limiter les éclosions, se réunir pour boire, manger, chanter, rire et peut-être s’engueuler – à chacun ses traditions familiales – est la pire chose qu’on puisse faire.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

« Au bout d’une année noire, on a besoin d’un peu de lumière, écrit notre chroniqueuse. On veut s’accorder du temps en famille, entre amis. Malgré les ravages de la pandémie, malgré les reportages glaçants et les campagnes de prévention de la Santé publique, on est prêt à prendre le risque. »

La pire chose qu’on puisse faire d’un point de vue strictement épidémiologique, s’entend.

Le tableau est sombre, au Québec comme ailleurs. Le virus circule encore. Largement. Les rassemblements intérieurs privés sont les principales sources de propagation.

Ce n’est pas le moment de baisser la garde… et c’est inévitablement ce qu’on fera, autour de la tourtière.

Les masques tomberont dès l’amuse-bouche. Les deux mètres rapetisseront à mesure qu’on remplira les verres. Et les petits-enfants finiront par le faire, ce câlin, à leur mamie…

On est humain, après tout.

On sait que c’est ce qui arrivera. Même si on sait que le coronavirus, lui, ne prendra pas de vacances.

Parce qu’après neuf mois d’isolement, on se sent exactement comme l’ado rebelle du film. Pardon, ai-je écrit rebelle ?

Normale, plutôt. Humaine.

Au bout d’une année noire, on a besoin d’un peu de lumière. On veut s’accorder du temps en famille, entre amis. Malgré les ravages de la pandémie, malgré les reportages glaçants et les campagnes de prévention de la Santé publique, on est prêt à prendre le risque.

On veut se donner l’illusion d’un retour à la normale, le temps d’un réveillon.

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Tout de même. Si on suit scrupuleusement les consignes annoncées par le gouvernement Legault, le risque sera calculé. Mais à quel prix ?

Quand on pense aux restos fermés, aux faillites, aux sacrifices, aux milliers de morts… ne devrait-on pas carrément annuler Noël ? Après tout, il y en aura d’autres.

Enfin, pour la plupart d’entre nous.

Il y a des personnes âgées ou malades pour qui ce Noël sera le dernier. Pour elles, la pandémie est une voleuse. Elle leur vole du temps. Des moments précieux, parce que comptés, avec leurs proches.

Et ça brise le cœur, vraiment.

On y pense tous. Même François Legault a évoqué sa mère de 91 ans, jeudi, en proposant un « contrat moral » aux Québécois pour le temps des Fêtes. « Je ne sais pas combien de Noëls il lui reste, a-t-il confié. J’ai besoin de voir ma famille. »

Cela dit, il faut voir les choses en face. Si on se dit qu’il faut absolument voir les grands-parents parce que c’est peut-être leur dernier Noël, on risque de précipiter les choses.

On risque de faire en sorte que ce soit vraiment leur dernier Noël.

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Même si tout le monde suit les consignes, il y aura des infections. Si François Legault jette du lest, ce n’est pas parce qu’il tient absolument à sauver Noël.

C’est parce qu’il sait fort bien que les Québécois se réuniront de toute façon – et qu’il veut limiter les dégâts.

En santé publique, cette stratégie s’appelle la « réduction des méfaits ». On a compris depuis longtemps qu’il était contreproductif de prôner l’abstinence totale ; mieux vaut offrir des moyens de s’amuser de la façon la plus sécuritaire possible.

M. Legault l’a toutefois souligné à gros traits, « il y a des risques associés au contrat » qu’il nous propose.

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Tout ça n’est pas simple. De sérieux casse-tête sont à prévoir. Qui invite-t-on au réveillon ? Qui laisse-t-on de côté ? Et comment leur dit-on ça, au juste ?

Est-ce vraiment une bonne idée de réunir 10 convives autour d’une table en temps de pandémie ?

Surtout, est-on prêt à vivre avec le fait qu’on transmettra peut-être la COVID-19 à des êtres chers ?

Plus que jamais, il faut se parler franchement, sans craindre de se blesser ou de s’insulter. Sans traiter une belle-sœur qui s’inquiète de maudite casseuse de party.

Bref, sans mettre de pression sur nos proches.

Qui sait, peut-être sera-t-on soulagé d’apprendre que, tout compte fait, grand-maman préfère passer son tour, cette année…

Peut-être dira-t-elle que sauter un réveillon de Noël, au fond, ça ne va pas la tuer.

Le contraire, par contre… c’est moins sûr.