Cette pandémie nous a rappelé que nous sommes tous interconnectés. Même si on peut penser que nos conditions socioéconomiques nous isolent en silos.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Cette pandémie nous a rappelé que les failles de la société sur lesquelles on met des Band-Aid au gré des crises et des manchettes depuis des décennies, eh bien, elles peuvent nous engouffrer, même si on s’en croit isolés.

Ça fait des années qu’on dit que notre système de santé et de services sociaux est lézardé. Ça fait des années que la pénurie de personnel dans les hôpitaux et dans les CHSLD est connue, ça fait des années qu’on sait que les immeubles où se donnent les soins sont vétustes, ça fait des années qu’on sait que les soignants sont à bout de souffle, au bord du burn-out

De réforme en scandale, de promesse électorale en manchette horrible et en commission d’enquête, on s’émeut de ces failles du système de santé et des services sociaux, et puis, et puis… On oublie. Anesthésiés, en quelque sorte.

Je reviens toujours à cette manchette de La Presse pour illustrer l’immense inertie du système : « Hôpitaux : Québec met de l’ordre dans les urgences »…

Cette manchette a été publiée en 1980.

On peut ignorer ces failles du système de santé. Ces failles n’affectent pas la vie d’une majorité de Québécois en même temps, dans leur quotidien.

Attendre aux urgences ? On le fait de temps en temps.

Vivre la réalité d’un CHSLD ? C’est loin, l’avenir, la vieillesse.

L’essoufflement des soignants ?

Bof, qui ne l’est pas, à bout de souffle !

La pandémie nous a rappelé que les silos de nos vies ne sont pas étanches. Les failles qui affligent le système de santé et des services sociaux se sont élargies pendant la pandémie et elles ont fini par avoir un effet sur tout le monde.

Appelons-la Amandine. Elle n’existe pas, je viens de l’inventer. Mais Amandine est basée sur tout ce que je sais, sur tout ce que j’ai lu sur la réalité des préposées aux bénéficiaires depuis des années. Amandine vit dans un quatre et demie avec ses deux enfants, sa vieille mère et sa sœur. Amandine cumule des quarts de travail dans trois CHSLD. C’est sa réalité. C’est une réalité qui est dure, mais qui est plus douce que la réalité de ce pays qui l’a vue naître et qu’elle a quitté pour venir vivre ici, il y a 20 ans.

La guerre au virus a commencé et Amandine est restée au front. Elle a été dépassée par la vitesse à laquelle c’est arrivé. Elle a continué à se promener dans les trois CHSLD où elle est employée pour se constituer une paie décente.

Autour d’elle, Amandine a constaté le manque de personnel. De plus en plus de coéquipiers ne se présentaient plus au travail. Étaient-ils malades, apeurés ? Amandine n’avait pas le temps de le demander, il y avait tant à faire : les patients se sont mis à tomber comme des mouches, emportés par le virus…

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Les nombreuses failles du système de santé qu’on ignore depuis des années ont permis à la COVID-19 de se propager, écrit notre chroniqueur. 

Dans une chambre à quatre patients, miraculeusement, personne n’était malade. Gérard, Yolande, James et Gilles avaient le moral. Ils avaient été placés dans cette chambre, dans une aile du vieux CHSLD désignée « zone froide ».

Le CHSLD, lui, perdait encore des préposés aux bénéficiaires. Amandine le constatait à chaque quart de travail : il y avait moins de bras que lors de son dernier shift

Ce qui forçait tout le monde à en faire plus avec moins, à travailler plus vite, plus longtemps…

Et à se fatiguer encore plus. Et à faire moins attention.

Un matin, Gérard, dans la chambre des miraculés, s’est mis à faire de la fièvre et à tousser. Il avait tous les signes d’une infection par le coronavirus. Un médecin a recommandé de déplacer Gérard en zone chaude. C’est ce que la prudence recommandait, même si les résultats du test de Gérard ne seraient pas fournis avant au moins 48 heures…

Amandine ne se souvient plus très bien de la suite. Mais quelqu’un, quelque part, a tranché : on allait déplacer Gérard si – et seulement si – Gérard était bel et bien atteint du coronavirus…

Parfaitement con, bien sûr. Mais directive des boss, Amandine ne se souvient plus de quelle patente à acronyme, MSSSS, CISSSS ou CIUSSS, la directive était venue…

Bien sûr, quand le test positif de Gérard est arrivé, les trois autres patients de la chambre de Gérard toussaient et grelottaient. Ils sont tous morts dans les jours qui ont suivi. Ils sont morts seuls.

Et, bien sûr, Amandine a aussi contracté le virus. En soignant la chambre des miraculés, en changeant la couche de Gérard ? Ou parce qu’elle n’avait pas de masque N95 et pas une grande formation en maladies infectieuses ? Allez savoir…

Bien sûr, Amandine a promené le virus dans les deux autres CHSLD où elle travaille, pendant sa période asymptomatique.

Dans ce que je viens de vous raconter, il y a toutes les failles du système, les failles dénoncées et racontées depuis des décennies. Toutes ces failles qu’on connaît et qu’on ignore.

Le personnel trop peu nombreux, sous pression.

Les immeubles vétustes, inadaptés : on sait que les chambres-dortoirs en CHSLD ont contribué à propager le virus.

Le mouvement de personnel qui a permis au virus de se propager encore plus facilement. La Colombie-Britannique a interdit ces mouvements de personnel aux premiers jours de la crise. Même si le Québec avait voulu faire de même, ç’aurait été impossible. Pas assez de bras.

Les directives ridicules des boss du réseau, souvent complètement déconnectés du terrain : symptôme de l’absurdité inhérente à la gestion top down dénoncée depuis toujours.

La vision hospitalocentriste du réseau, qui a transformé les hôpitaux en bunkers sanitaires… En abandonnant les CHSLD à leur sort, sans équipements de protection individuelle, sans trop de ressources pour la désinfection, sans formation.

Prenez toutes ces failles, connues depuis des années, et elles se sont toutes élargies pendant la pandémie. 

Toutes ces failles ont permis au virus de prospérer. Et le virus a infecté tous les silos de la société. Je sais, je sais : les quartiers les plus pauvres ont été les plus touchés. Mais c’est tout le Québec qui a été mis sur pause. Tous les silos de la société ont été atteints. Et le seront, avec ces coûts colossaux liés à la crise…

Amandine, elle, a dû s’isoler dans son quatre et demie, avec ses deux enfants, sa mère et sa sœur. Tout le monde a contracté le virus. Mais la quarantaine d’Amandine n’a servi à rien, au fond : elle avait déjà contaminé sa famille pendant sa période asymptomatique…

Avant la pandémie, aveuglés par les murs de nos silos, on ne savait même pas qu’Amandine existait. Pendant la pandémie, Amandine est devenue une ange gardienne, valorisée par tous, vantée par le gouvernement, on a même augmenté sa paie…

Ça ne change rien : le virus l’a tuée, Amandine.