Mai est mon mois préféré. Pas trop chaud, l’amélanchier en fleurs, les nuits fraîches. Mais y a-t-il eu un mois de mai cette année ? Si oui, je ne l’ai pas vu passer.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Les mois de ce printemps 2020 ont tous été rebaptisés, ils ne portent qu’un seul nom, qui commence par c et qui finit par us

On est en juin. La vie reprend son cours, on dirait. J’avance dans juin avec la même prudence que le lendemain de mon opération au genou, il y a une vie de cela, lentement, très lentement, avec la peur que tout lâche…

Dites-moi, drette là, à cette seconde, vous sentez-vous comme en lendemain de brosse ?

Il y a longtemps que je n’ai plus la constitution pour faire ce genre d’excès, je me couche si tôt que l’autre jour, mon fils a dit à sa mère en s’en venant chez moi que « Papa se couche à 9 h »…

Ce qui n’est pas tout à fait vrai… Mais pas tout à fait faux non plus. Disons que je me couche trop tôt pour boire trop tard.

Mais je me souviens de ce que c’est que d’avoir pris une cuite. Et je nous sens collectivement en lendemain de brosse. Mal de tête, pas sûrs de tout ce qui s’est produit dans les dernières heures et, mon Dieu, la maison est dans un sacré bordel, comme si une tornade était passée dans la place, et… et…

Et c’est quoi, tous ces masques, partout ?

Ah, oui, fuck, les masques, le virus, les morts, les 5000 morts…

J’écris ces mots le vendredi 5 juin et juin ressemble à juin. Peut-être que ce mois-là, on va pouvoir l’appeler par son nom.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

« On est en juin. La vie reprend son cours, on dirait », écrit Patrick Lagacé.

On verra.

Je me méfie.

Et je fais l’épicerie avec mon masque.

***

L’autre soir, allez savoir pourquoi, je me suis mis à écouter du Patrice Michaud, j’aime les mots de Patrice Michaud, j’aime cette bonne humeur indécrottable mais lucide qui transpire de ses petites chroniques qu’il appelle chansons.

Et dans une de ses chansons d’il y a quelques années, Michaud rappelle que « l’amour, ce n’est pas quelque chose, c’est quelque part… », ce qui est la meilleure description de l’amour jamais couchée sur papier…

Je sais, je sais : ce ne sont pas les mots de Michaud, ce sont ceux de Réjean Ducharme. Mais la phrase parfaite de Ducharme est parfaitement intégrée à la chanson de Michaud. Est-ce Kamikaze ? Oui, il me semble que c’est Kamikaze, la toune…

Et tu rêves de dynamite De t’enfuir par la vitre Quitter la case du départ Car l’amour, ce n’est pas quelque chose C’est quelque part (oh oh oh)

Et là, vendredi matin, hasard, le matin où j’écris ces lignes, Patrice Michaud arrive avec une nouvelle chanson, La grande évasion

Ça commence comme ça : 

Si je t’emmenais loin, loin de ta vie Si j’avalais la clé, si j’inventais l’alibi Moi, j’ai souvent l’impression de jouer dans un film Que j’ai déjà loué, faque imagine

Juste au moment où on se déconfine, une chanson arrive, elle porte un titre parfait, La grande évasion. Je ris. Et il y a ces mots trempés dans notre québécitude : « faque imagine », incompréhensibles ailleurs dans la francophonie…

Moi, j’ai envie de la carte et du trésor Envie de chauffer le dehors, de shooter la Palme d’or J’ai dessiné le plan, la grande évasion Woh, c’est une révélation…

Je vais dire comme Horacio Arruda quand il commence une réponse : « Si vous permettez… »

Alors si vous permettez, La grande évasion, on va se dire que c’est l’hymne de notre printemps 2020, OK ?

L’évasion suppose qu’on puisse se faire emprisonner de nouveau par ce qu’on fuit.

***

« J’ai pu d’inspiration, Boss.

— Veux-tu prendre un peu de temps off ? »

Je ne sais pas pour les autres chroniqueurs que je lis, mais écrire une chronique, c’est le point final d’une conversation avec moi-même.

Pour moi, écrire cette chronique, ça se passe en deux phases.

Un, j’écris dans ma tête, je me parle, ou plutôt il y a une voix qui me parle.

Deux, je parle à d’autres, je me documente, j’absorbe le réel.

Pis, à un moment donné, je m’assieds et j’écris, ça sort comme un torrent.

Là, ce jour-là, quand j’ai appelé mon patron, je sentais que je n’écrivais que de la marde depuis quelque temps…

(Eh, oh, les haters, on se calme : je parle de ce que je ne publiais pas, lol…)

J’avais perdu ma voix, quelque part dans le mois de mai-rus.

Gros printemps.

Gros, gros printemps.

« Ouain, une semaine, disons, Boss.

— Prends-en donc deux. »

Quand je ne trouve plus cette voix intérieure, j’ai peur de ne plus jamais pouvoir – savoir – écrire, peur que la voix se soit éteinte pour toujours. Comme l’hiver, quand je vais jouer au hockey à la patinoire avec mon gars et que je mesure à quel point je ne serai plus jamais le joueur que j’ai été jadis : j’ai perdu ça un jour, pour toujours.

Un matin, tu te lèves, tu t’en allais quelque part, oups, tu lèves les yeux : cul-de-sac.

T’es perdu.

***

Vous souvenez-vous comme nous étions perdus, fin mars ?

Tous en dehors de nos zones de confort. Accrochés aux arcs-en-ciel, pour ne pas sombrer dans la folie des encabanés. Je me souviens qu’on essayait d’imaginer comment ce serait après, quand on pourrait (enfin) se déconfiner…

On imaginait le déconfinement comme un moment, comme un jour férié. Le jour V d’une longue guerre, le moment où l’ennemi signe l’armistice dans les ruines de sa capitale. À ce moment-là, ce moment si espéré, oui, nous danserions dans les rues, imaginait-on…

Mais en ce samedi 6 juin, nous sommes à la fois dans l’avant et dans l’après, un pied dans les deux mondes. Il n’y aura pas de défilé de la victoire pandémique, pas de célébration dans les rues, avez-vous déjà essayé de faire la vague en maintenant deux mètres de distance ?

Une image : la fête nationale aura lieu, mais elle aura lieu en vase clos, sans foule. S’il y a un 24 juin où on aurait eu besoin de se célébrer, en gang, en chansons, avec nos artistes, c’est bien celui de cette année…

Mais on fêtera chacun chez soi, dans son salon, devant la télévision.

Seuls ensemble.

Mais seuls quand même.

***

Quand on plonge en cénote, au Mexique, l’eau douce et l’eau de mer se rencontrent. Ça fait un entre-deux-eaux, opaque. D’une grande beauté. Il m’a semblé il y a trois semaines que nous avons nagé entre deux eaux, où nous avions collectivement le cafard, où de « tous ensemble » nous sommes passés aux eaux plus troubles du « chacun pour soi ». Des eaux d’une petite laideur…

Mais peut-être que c’est juste dans ma tête.

Il était temps que juin arrive, qu’on se désencabane un peu (beaucoup). Je sais bien que le retour à la vie est fragile, mais je veux y croire. On a besoin d’y croire, je pense. On a besoin de normalité, même si c’est une illusion de normalité (qui ne durera peut-être pas).

Comment, Patrice Michaud, que dis-tu, que chantes-tu ?

Que « nos cœurs hissés haut, on pourra niveler par le beau » ? Oui, voilà, c’est bien dit, niveler par le beau…

Essayons, en tout cas. Profitons de l’évasion. Elle durera le temps qu’elle durera.

Bon juin, tout le monde.

Écoutez la chanson La grande évasion de Patrice Michaud