Le courriel de Mme Diane Trudeau est entré à 13 h 01 vendredi et portait un titre bien simple : « Pas juste du négatif dans les CHSLD »

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Je vous écris pour vous transmettre une histoire triste pour moi mais combien réconfortante…

Il s’agissait de sa sœur Nicole, 77 ans. Alzheimer. Morte de la COVID-19 un peu avant minuit, jeudi, au CHSLD Bruchési, rue Rachel à Montréal.

Évidemment, avec la pandémie, Diane, Louise et Aline n’avaient pas pu visiter leur sœur, qu’elles savaient mourante.

Vers minuit, j’ai reçu un appel du Dr Poulin, un médecin spécialiste (anesthésiste) pour m’en informer. Il m’a assurée qu’elle n’a aucunement souffert et m’a décrit ses derniers moments. Ils lui ont allumé une veilleuse, lui ont donné des photos de ses proches, lui ont mis un de ses foulards et de la musique. Elle est partie sur une chanson de Jacques Brel, il lui tenait la main…

À ce stade de la lecture, j’avais déjà les yeux qui me piquaient. Et je me suis rappelé qu’il y avait une chronique à faire sur ces témoignages que j’avais reçus ces derniers temps, sur des CHSLD où ce n’est pas la guerre de 14-18…

Puis j’ai flashé : le Dr Poulin, anesthésiste…

Coudonc, ça me dit de quoi ! Il me semble avoir parlé à un Dr Poulin, il n’y a pas longtemps. Était-il anesthésiste ? C’était quelle chronique, déjà ?

Ah oui, la chronique sur l’hôpital dans l’hôpital à Notre-Dame

Retrouve la chronique : j’y citais bien un Dr Louis-Pierre Poulin, chef du département d’anesthésie de l’hôpital Notre-Dame…

J’ai fait une capture d’écran du message de Diane Trudeau, je l’ai envoyé au Dr Poulin : « C’est vous ? »

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Ce n’est pas l’hécatombe partout, même si c’est l’hécatombe à beaucoup d’endroits. On le sait, plus de 80 % des victimes québécoises de la COVID-19 habitaient un CHSLD. 

Ce n’est pas l’hécatombe partout, mais il faut parler de l’hécatombe, de la même manière qu’on parle des avions qui tombent davantage que des avions qui se posent sans problème. Mais, oui, il y a des CHSLD où les avions se posent en douceur.

Josée Lavoie, début avril : « M. Lagacé, même dans ce sale temps, il y a des gens avec du cœur : les employés du CHSLD Rimouski… »

Le père de Mme Lavoie souffrait de démence. Vint le confinement. Puis vint le début de la fin pour M. Lavoie. Sa famille ne pouvait pas être à son chevet.

Le personnel, dit Josée Lavoie, « a été extraordinaire ». On mettait le téléphone à l’oreille du mourant trois fois par jour, pour que Mme Lavoie lui parle. « Le conseiller spirituel est resté près de lui à lui parler, à lui caresser le bras pour le calmer, pour qu’il soit serein à l’intérieur. Les soins spirituels ne sont pas des bondieuseries, c’est un vrai accompagnement de douceur, de bonté. »

Gaétan Lavoie est décédé le 1er avril, à l’âge de 89 ans.

J’ai voulu faire une chronique, j’ai attendu une autorisation du CISSSBSL pour permettre à l’intervenant en soins spirituels Jean-François Couillard de me parler…

Le CISSSBSL a finalement tranché : même si Josée Lavoie permettait à M. Couillard de me parler des derniers moments de son père, ces informations étaient confidentielles et il n’était pas question de laisser l’intervenant me raconter de quoi est fait ce petit supplément d’âme qui lui a fait flatter le bras de Gaétan Lavoie au CHSLD Rimouski, au début du printemps dernier…

Il n’y a pas eu de chronique, mais que M. Couillard sache qu’il a fait grand bien aux deux enfants de Gaétan Lavoie, Luc et Josée. Savoir qu’un proche est mort seul est un grand trou noir. M. Couillard a allumé des réverbères au chevet de M. Lavoie.

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J’ai fini par recevoir la réponse du Dr Louis-Pierre Poulin : « Oui. On fait comme on peut dans les circonstances… »

J’avais parlé à Mme Diane Trudeau entre-temps. Elle m’avait dit le profond tourment de ses sœurs et elle en sachant que Nicole était malade et qu’elle serait peut-être seule pour le grand voyage…

« Ça nous a fait paniquer. Et puis, on ne pouvait pas lui parler au téléphone, Nicole avait un problème d’audition. Alors quand le Dr Poulin a appelé, vers minuit, pour nous dire comment ça s’était passé, pour nous dire qu’il était là avec elle quand elle est décédée… Je ne peux pas vous dire à quel point ça nous a fait du bien… »

À ce point-là de la conversation, au bout du fil, Mme Trudeau pleurait. Je n’ai pas honte de dire que moi aussi.

« Il y a tellement de choses négatives qui se disent sur les CHSLD, monsieur Lagacé, je voulais vous dire que tout n’est pas négatif. Ce médecin, il a fait une différence. »

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Il n’y a pas que du négatif en CHSLD. Il y a de belles choses, aussi, de la beauté. Peut-être même qu’il y a surtout de la beauté, allez savoir. 

Il faut aussi parler des choses moins belles, il faut parler des crashs du système. Mais il y a du beau. Il faut le dire.

Tenez, l’autre jour, au CHSLD de Laval, le personnel a souligné le 91e anniversaire de M. Benoit Beauchesne…

On lui a monté une table dans la chambre qu’il habite avec son épouse Rita Lachance. Il y avait un gâteau de fête, un petit verre de rouge…

Et le personnel du CHSLD de Laval – où on ne recense aucun cas de COVID-19 – est venu chanter Bonne fête pour M. Beauchesne. Un iPad a été installé sur la table et Michèle Beauchesne, la fille du couple, a pu être « là », avec son frère.

Michèle Beauchesne m’a envoyé la photo des agapes : « Je trouve important, m’a-t-elle dit, que les bons coups soient soulignés. »

C’est fait.

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Le Dr Poulin s’est enrôlé dans les CHSLD. Il a entendu l’appel du PM, il a dit oui.

C’est ainsi que jeudi soir, il était au CHSLD Bruchési. Comme il a été dans d’autres résidences pour vieux, avant. Pour donner un coup de main.

Tout de suite, il tient à me dire ceci : « Je n’ai que des louanges à faire aux gens qui travaillent dans les CHSLD. Prenez Bruchési. C’est un tout petit centre. Les employés connaissent les résidants. Ils travaillent si fort… Ils sont fatigués, il y a tellement de malades… Ils étirent leurs shifts en se disant : “Si je ne reste pas, les résidants vont être seuls…” »

Parlez-moi de Mme Trudeau, doc…

Il me répond en parlant encore du personnel, des infirmières, des préposées, des infirmières auxiliaires, de Yahi, de Marie-Ketthia qui a fait un quart de 16 heures le soir de la mort de Mme Trudeau, il me parle de Joséphine, de Marlène, de Laurieane…

« Elles travaillent tellement fort, lance-t-il. Un exemple : donner les médicaments. On dit ça, “donner les médicaments”, mais quand les patients sont fragiles et ont 80, 85 ans, ça ne se fait pas vite, vite, donner les médicaments. Il faut prendre son temps. Un patient a besoin de prendre sa pilule avec du pouding, une autre a de la difficulté à avaler… Elles le font en flattant leurs cheveux… Mais ça prend du temps. »

Lui, il avait un peu de temps.

PHOTO FOURNIE PAR DIANE TRUDEAU

Nicole Trudeau est morte de la COVID-19 jeudi dernier, au CHSLD Bruchési à Montréal.

« Normalement, la famille de Mme Trudeau aurait été là… »

L’époque étant tout sauf normale, les proches de Nicole Trudeau ne seraient pas au chevet de leur sœur. La fin approchait, le Dr Poulin le savait. Rien ne garantissait que le personnel serait là, à la fin, avec Mme Trudeau, justement parce que le personnel a peu de temps…

Le Dr Poulin a décidé que lui, il y serait, il serait au chevet de Mme Trudeau.

« Dans mes valeurs personnelles, c’est un moment exceptionnel, la mort. Chaque personne devrait avoir droit au petit cocon que, normalement, elle aurait, à la fin… »

Le Dr Poulin, avec le personnel, a donc peigné Mme Trudeau, l’a lavée. On lui a enfilé une belle robe.

Il lui a passé autour du cou ce foulard qu’elle avait dans ses affaires. Il a ouvert l’album de photos de famille, tout près de Mme Trudeau, pour qu’elle puisse voir les photos de ceux qu’elle avait aimés et qui l’avaient aimée.

Il lui a parlé.

Ils ont prié : « Vous êtes croyante, alors je crois avec vous… »

Le Dr Poulin a trouvé un CD de Jacques Brel, dans les affaires de Mme Trudeau. Il l’a mis dans le lecteur. Il a allumé une veilleuse.

Lui a tenu la main.

Nicole Trudeau est morte un peu avant minuit.

Le Dr Poulin a appelé Diane Trudeau pour lui raconter les derniers moments sur Terre de Nicole. Il l’a rassurée : votre sœur n’est pas morte seule. Et, a-t-il ajouté, elle n’a pas souffert, je vous le garantis…

Diane Trudeau : « Cet appel, quoiqu’immensément triste, a été tellement réconfortant, sachant qu’elle n’est pas partie seule… »

Mme Trudeau m’a envoyé, après, une photo de sa sœur Nicole. Avec des remerciements pour Fatima, Sylvie et Chantal.

Nicole Trudeau est décédée le jeudi 23 avril.

Pour le Dr Louis-Pierre Poulin, c’est une date significative : sa sœur Gaby est décédée un 23 avril, il y a plusieurs années. « J’ai écrit à mes parents, le lendemain, me dit l’anesthésiste. Je leur ai dit que je venais d’envoyer de la visite à Gaby… »

Au bout du fil, Louis-Pierre Poulin insiste encore : « Il faut dire qu’il y a de l’humanité dans les CHSLD, il faut dire que le monde travaille fort, avec humanité… »

C’est dit.