René Caissie a roulé vite sur l’autoroute 20. Il avait enfin « la chose », sortie du lab de Pantera, à Québec.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Douze exemplaires de ce masque N95 sur mesure, fabriqué par une imprimante 3D, à partir d’un balayage électronique de son visage.

Il est entré en trombe dans le laboratoire de l’Institut de recherche en santé et en sécurité du travail, au centre-ville de Montréal, pour tester « la chose ».

« J’en ai des frissons », a dit la technicienne.

Conclusion ? Ce masque en résine biomédicale est au moins aussi efficace qu’un N95.

Et la beauté de l’affaire, c’est qu’il est réutilisable. Il suffit de changer un filtre à l’embouchure. Le masque peut ensuite être désinfecté et reporté. Un équipement de protection fabriqué ici, qui vient changer la donne pour le personnel médical, pense-t-il.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le Dr René Caissie est parvenu à fabriquer des masques N95 à l'aide d'une imprimante 3D.

« On a la matière première au Québec pour en produire 50 000 d’ici un mois », dit le chirurgien maxillo-facial. Oui, le même chirurgien-dentiste dont je parlais il y a deux semaines, celui qui a bricolé une cagoule de protection médicale maintenant fabriquée par CCM à Saint-Jean, avec l’approbation de Santé Canada.

Cette fois, c’est plus gros encore.

Revenons six semaines en arrière, à Stanford, en Californie…

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Jesse Chang a fait sa carrière dans la technologie 3D. Après des années chez Amazon, il est chef de la production numérique chez Stanley Black & Decker. Probablement l’idée qu’on se fait de ces cerveaux de la Silicon Valley. Habite sur le campus de Stanford, où sa copine fait un doctorat en bio.

« Mon petit frère est médecin dans une unité de soins intensifs, et ils en sont au point qu’ils doivent réutiliser les masques N95 jetables. Quand j’ai vu ce qui se passait, je me suis dit : “Il faut que je fasse quelque chose” », me dit-il au téléphone vendredi.

« On a dépensé des millions dans la technologie médicale de pointe, mais on se rendait compte qu’il nous manquait l’équipement de protection de base. Partout dans le monde, mes collègues disaient la même chose », dit le DStanley Liu, qui enseigne à la faculté de médecine de Stanford.

Ensemble, ils ont lancé ce qu’ils appellent le « mouvement » #MyMask, en impliquant une cinquantaine de spécialistes partout dans le monde, dont le Dr Caissie.

L’idée est simple : utiliser la technologie des iPhone pour faire un scan du visage. En quelques secondes, un fichier est produit, fichier qui permet ensuite d’imprimer un masque en résine sur une imprimante « trois dimensions ».

De nombreux cabinets de dentistes ont une imprimante 3D pour fabriquer des « formes » qui permettent de travailler dans la bouche des patients pour certaines interventions. C’est le cas de celui de René Caissie. Il a donc testé la technologie en produisant son propre masque. Il est allé le vérifier à l’hôpital du Sacré-Cœur, comme un N95 normal en tissu, qui nécessite toujours un test d’ajustement. Ça suppose de bouger, de parler, de tourner la tête pour voir si l’air passe.

On avait les larmes aux yeux tellement ça “fittait”.

Le Dr René Caissie

Mais c’était encore une version primitive. Il fallait trouver une bonne résine, en vérifier les stocks au Québec. C’est fait. « On a accès à quatre centres d’impression 3D au Québec. On va commencer par 100 masques pour des travailleurs de la santé, et après, on pense commencer la production. »

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« À la base, on utilise la même technologie des derniers modèles d’iPhone qui permet de déverrouiller votre téléphone, explique Jesse Chang. C’est de la reconnaissance faciale. Mais il faut que le balayage soit très précis pour personnaliser le masque. »

Un ajustement électronique qu’aucun masque N95 fabriqué en série ne peut fournir.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

« Passer d’une application à l’objet, et voir que ça fonctionne aussi bien, je n’en reviens pas », dit le Dr René Caissie.

Parfait, mais si les masques « personnalisés » sont ajustés parfaitement au visage, il faut les produire… un à un ?

Oui, mais ils pensent pouvoir rapidement en produire des milliers dans quatre centres déjà trouvés en Californie et au Michigan, et les distribuer individuellement.

Toute l’opération est « pro bono », sans but lucratif, dit Jesse Chang. Des donateurs financent la production américaine. Les masques coûtent 50 $ à fabriquer et seront fournis gratuitement aux travailleurs avec l’appui de ces fondations.

Au Québec, le gouvernement a fait savoir qu’il appuyait la démarche, le détail du financement n’est pas encore clair. La clinique du Dr Caissie, Dormalab, s’engage à faire la distribution au prix coûtant.

L’application est disponible pour quiconque veut l’utiliser.

« Le risque, c’est que des gens fabriquent des masques avec des résines de mauvaise qualité dans des versions maison. Selon nous, c’est crucial d’utiliser des procédés de qualité et de la résine de qualité, stérilisable, et c’est ce qu’on fait savoir. »

L’application sera offerte universellement dès la semaine prochaine, l’idée étant de décentraliser la production partout où on voudra utiliser la technologie.

Selon René Caissie, c’est une avancée majeure.

« Passer d’une application à l’objet, et voir que ça fonctionne aussi bien, je n’en reviens pas. »

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Le Dr René Caissie

Les autorités américaines n’ont pas le temps de certifier les nouveaux produits qui apparaissent sur le marché en si peu de temps, mais le Congrès a adopté une loi qui autorise l’utilisation des équipements de protection, vu la pénurie.

« En ce moment, on avait le choix entre mauvais, pire et pire encore », résume Chang.

Est-ce que ça peut être reproduit par d’autres ?

« Peut-être, et c’est tant mieux. Personne ne veut faire de l’argent avec ça, c’est pour sauver la vie des travailleurs de la santé… et de mon frère. On veut que ce soit le plus inclusif possible. C’est pour ça que j’insiste pour appeler ça un mouvement. On a monté ça en six semaines, on a tous un autre job le jour. »

L’idée étant qu’avant longtemps, on ne dépende plus autant d’avions revenant de Chine, qu’on ne sait pas être pleins de masques ou vides…

Des équipements apparemment si simples, desquels personne n’avait pensé s’inquiéter il y a six semaines à peine. Ni le Dr Caissie ni Jesse Chang, qui s’intéressait plus aux perceuses qu’à l’équipement médical…