« Et la Suède ? »

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Vous êtes nombreux à m’écrire à propos de la Suède, comme ça, sur le ton de l’accusation et du reproche.

La Suède a adopté une approche de confinement light pour endiguer la pandémie de ce nouveau coronavirus. La Suède ne s’est pas mise sur pause comme ici, on y a adopté un confinement ciblé…

Comme on soupçonne quelqu’un de mentir, vous me dites : « Et la Suède, pourquoi on ne fait pas comme les Suédois, pourquoi on scrappe notre économie… »

PHOTO JONATHAN NACKSTRAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

La Suède a adopté une approche de confinement light pour endiguer la pandémie de ce nouveau coronavirus.

Sauf que l’approche suédoise crée beaucoup de décès. Hier, 152 morts par million d’habitants. C’est bien pire que les voisins qui ont adopté des mesures de confinement plus costaudes, comme la Norvège (30 morts par million d’habitants) et le Danemark (61 morts par million d’habitants).

J’ai l’air de vous dire que le modèle suédois ne fonctionne pas. Ce n’est pourtant pas ce que je dis. On sait qu’il ne « fonctionne » pas à ce moment-ci. Dans 18, 24 mois, peut-être qu’on découvrira que ce sont les Suédois qui avaient raison, quand on fera le décompte des années de vie perdues au coronavirus. Peut-être qu’on pourra dire que la Suède avait raison.

Ou pas.

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Je veux parler de certitudes.

Les gens qui m’écrivent à propos de la Suède ont cette certitude : nos dirigeants font fausse route en mettant la société sur pause.

Mais plus je me documente sur cette pandémie, plus ça me frappe : les experts dans le domaine n’ont pas beaucoup de certitudes.

Le chercheur suisse François Balloux, directeur de l’Institut de génétique de l’University College London, s’intéressait aux pandémies avant que le monde ne s’intéresse aux pandémies. Ses publications ont été citées plus de 20 000 fois en littérature scientifique. Et il a bien peu de certitudes face au coronavirus et à la réponse des sociétés à lui opposer.

Je cite ce chercheur qui a passé sa vie à étudier des pathogènes : « J’ai consacré un temps considérable à penser aux façons d’amortir les effets de cette pandémie, de la gérer, en analysant les données disponibles. Et je n’ai pas pu identifier la meilleure façon de faire cela. Encore pire, je pense qu’il n’y a pas de solution acceptable aux problèmes qui sont devant nous. »

C’était le 14 mars. 

Je lis quotidiennement son fil Twitter et c’est clair : le professeur Balloux n’a pas beaucoup plus de certitudes aujourd’hui.

Il faut le dire, le redire : on bâtit l’avion pendant qu’on le fait voler. C’est vrai pour la nature du coronavirus et sa contagiosité. C’est vrai pour l’immunité des individus comme des groupes. Ce qu’on considérait comme vrai hier ne l’est qu’à moitié, aujourd’hui. Et vice-versa.

Le chercheur Patrick Fafard, de l’Université d’Ottawa, a bien résumé dans Le Devoir de samedi le fossé entre ce qu’on prévoyait en janvier et ce qui est arrivé : « Ce que les autorités disaient sur la contagiosité du virus était vrai… au moment où on le disait, avec ce qu’on savait. »

Restons dans le rayon des certitudes. Fin mars, Donald Trump a déclaré ce qui suit : « Vous allez perdre plus de gens en mettant le pays dans une récession ou une dépression. »

Ce que Trump a dit est du domaine de l’intuition : les récessions, ça cause des problèmes sociaux, problèmes qui tuent forcément des gens, peut-être même que ça tue plus de gens que le coronavirus lui-même…

Sauf que non.

En récession, les gens meurent moins, notamment d’accidents du travail, de la route et de maladies liées à l’alcool. Pour la période 1970-2010, plusieurs études l’ont démontré, sur plusieurs années, dans plusieurs pays. Et les gens meurent plus en temps de croissance économique, dans les pays de l’OCDE. C’est contre-intuitif.

Exception notable : les suicides. Là-dessus, Trump a raison.

L’étude la plus citée sur la mortalité qui baisse en récession est celle de l’économiste Christopher J. Ruhm, en 2000 : « Est-ce que les récessions sont bonnes pour votre santé ? » Derniers mots de l’étude : « Est-ce que les récessions sont bonnes pour votre santé ? De façon surprenante, la réponse semble être “oui”. Plus de recherche sera nécessaire afin de comprendre pourquoi. »

C’est avéré pour la période 1970-2010. Après ? Le lien serait moins clair, d’après une autre étude… Du même Dr Ruhm.

Mais non, je ne dis pas qu’il est souhaitable que le monde soit en récession. Je dis qu’établir un portrait clair de l’effet de A sur B peut prendre des décennies.

La pandémie ouvre un champ d’exploration inusité dont les découvertes – autant en virologie qu’en économie – nous surprendront un jour.

Entre-temps, il faudra vivre avec l’incertitude.

En est-on capables ?

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Il y a donc ceux qui m’apostrophent avec « Et la Suède ? ».

Et il y a ceux qui me disent : « Les morts ont quel âge, dites-moi ? »

Je traduis ce que ceux-là veulent dire : « Ceux qui meurent de la COVID-19 sont vieux, ils sont vulnérables, ils allaient mourir de toute façon… »

Ces gens-là ont déjà choisi ceux qui doivent mourir, à tout prendre : les vieux, les vulnérables et les vieux vulnérables. Bref, l’économie avant les faibles.

Remarquez, peut-être que dans 18, que dans 24 mois, on en arrivera à penser que c’est en effet un risque acceptable, si cette pandémie ne peut pas être maîtrisée, gérée, endiguée…

Ou pas.

Je cite François Balloux, encore : « Je pense qu’il n’y a pas de solution acceptable aux problèmes qui sont devant nous… »

Cette phrase-là est en parfaite contradiction avec la certitude qui suinte de toute la prise de parole publique dans nos démocraties.

On veut, on aime, on réclame de la clarté.

Blanc ou noir. Pour ou contre.

C’est la dynamique de la plupart de nos débats.

Sauf qu’en ce sale printemps 2020, avec la réponse à donner à cette pandémie, les teintes de gris sont partout et les zones d’incertitudes, si nombreuses qu’on avance les yeux mi-clos, dans le brouillard. Il y a pas mal moins de certitudes que lorsque nous débattons de la couleur de la margarine.

***

Quand va-t-on se déconfiner ?

Et comment ?

Comment relancer la vie en société pour éviter que le mal invisible ne se répande avec encore plus de force ?

Comment choisir qui va mourir ?

Je cite l’économiste Christopher J. Ruhm, dont je parlais précédemment, lors d’une conférence donnée le 8 avril dernier : « Si nous devions déconfiner maintenant, le nombre de morts augmenterait dramatiquement. Il y aurait d’autres turbulences : des gens s’absenteraient du travail, et ils auraient peur de s’engager dans la société. »

Comment relancer la vie en société, comment repartir l’économie, comment lancer le déconfinement ?

Réponse de Ruhm : « Nous n’avons pas les réponses à ces questions […], les économistes vont étudier cette situation pendant des années, ils vont décortiquer les données discutables sur les taux de mortalité, pour aider à anticiper les pandémies à venir. »

L’incertitude, encore. L’incertitude, même chez ceux qui ont passé leur vie à décortiquer des données.

Bref, la seule certitude que j’ai, ces jours-ci, c’est que je n’aimerais pas être à la place de nos dirigeants. Je n’aimerais pas être à place des experts qui conseillent nos chefs.