Depuis deux semaines, les employés du Manoir Stanstead se sont confinés avec les 53 pensionnaires, avec qui ils ne découvrent pas seulement les joies du bingo.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

L’autre jour, Merrick Belknap a montré une pierre sculptée à la directrice, Susie Adams.

« C’est quoi ?

– C’est la tête d’un Viking… »

M. Belknap, 98 ans, me raconte au téléphone l’histoire extraordinaire de cette mystérieuse sculpture qui a semé la zizanie chez les anthropologues il y a 40 ans.

Avec trois amis, il était allé à la chasse au caribou, en septembre 1974. En camion jusqu’à Sept-Îles, puis en train jusqu’à Schefferville. Puis un avion les a déposés 200 km au nord.

« Il y avait de la truite comme vous ne croiriez pas… »

En ramassant des roches pour faire un petit barrage afin de retenir leurs prises, un des chasseurs a trouvé la sculpture d’apparence primitive, face contre terre, sur la plage du lac Guérard. Une vingtaine de centimètres de haut, une dizaine de large, un kilo environ.

L’objet intrigant est resté chez un des chasseurs à Sherbrooke. Oublié.

Puis, en 1979, l’homme a pris connaissance des travaux de l’anthropologue Thomas Lee voulant que des Vikings se soient établis au bord de la baie d’Ungava à l’époque où ils étaient à L’Anse aux Meadows, à Terre-Neuve. La sculpture lui a été soumise, ainsi qu’à d’autres universitaires. Pour Lee, c’était clairement la preuve de la présence de marins norvégiens.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRECHETTE, LA PRESSE

Les employés du Manoir Stanstead se sont confinés avec les pensionnaires.

Des articles ont été écrits dans The Gazette et d’autres médias. Mais la thèse a été contestée, infirmée. La sculpture énigmatique, impossible à dater, mais probablement pas très vieille, s’est retrouvée au Musée du Séminaire de Sherbrooke. Elle est maintenant au petit musée Curtis-Colby de Stanstead. Et M. Belknap en a une copie. Et pour lui, quoi qu’on en dise, c’est Lee qui a raison : un Viking a sculpté ça.

« Il ne m’en avait jamais parlé, dit Mme Adams. Il a ressorti les anciennes coupures de presse. »

C’est fou ce qu’on peut voyager loin en s’enfermant à la maison avec 53 retraités…

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Susie Adams écoute les points de presse du premier ministre depuis le début. Quand il a dit qu’on paierait des chambres d’hôtel aux employés des centres pour personnes âgées, elle a été mise devant un choix.

« On n’en a pas d’hôtel, à Stanstead… Et si le virus entre ici… »

Dans ce village frontalier des Cantons de l’Est, on n’a pas signalé de cas de COVID-19. Mais à Magog, oui. À Sherbrooke. Et les gens se déplacent, travaillent…

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Déjà, chaque fois qu’un des 20 employés entrait dans l’ancien couvent, elle était nerveuse. Posait des questions…

« On a des chambres libres, alors j’ai offert aux employés de venir habiter ici. Je ne savais pas comment ils réagiraient… Je leur ai dit : “Pensez-y pendant le week-end…” »

La première nuit n’était pas finie que 14 textos étaient entrés. Oui, oui, oui, oui, oui… On s’en vient.

L’homme de maintenance, la cuisinière et les cuistots, des préposés…

« Avant de s’enfermer avec eux, c’était comme si on entrait ici avec une arme chargée à bloc… On n’aimait pas ça ! », dit Dona Rolfe, préposée et directrice adjointe.

Elle a demandé à son mari, camionneur à la carrière de granit. 

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Dona Rolfe, préposée et directrice adjointe

« Il ne va pas loin, mais on va à l’épicerie, il y a des gens de Magog qui viennent… 

– Et il a dit quoi, votre mari ?

– Il a dit : “Je suis fier de toi, je n’en attendais pas moins.” »

Les pompiers sont venus faire un défilé. Les gars de la carrière sont venus déposer un immense bloc de granit où il était écrit : ça va bien aller. Quelqu’un (on ne sait pas encore qui) s’est déguisé en lapin et est venu porter du chocolat le jour de Pâques.

La plupart des gens ici ont plus de 90 ans. La doyenne, Mme Irene Brown, en a 103. Elle se rend à la salle à manger chaque jour, toujours bien mise, toujours alerte. Elle a donc survécu aux deux Grandes Guerres et à la Grande Dépression. « On ne mangeait rien de fancy dans ce temps-là, il fallait faire attention… Mes parents parlaient de la grippe espagnole, ça avait tué beaucoup de gens.

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Irene Brown, doyenne du Manoir Stanstead

– Vous avez des enfants ?

– Oui, ma fille a 78 ans et mon fils 77. » Elle se met à rire.

« Pourquoi riez-vous ?

– Quand je dis aux gens que ma fille a 78 ans, ils trouvent ça drôle, et moi aussi ! »

Son mari est mort il y a 27 ans. Il était ouvrier à l’usine de Canadair. Jusqu’à 97 ans, elle vivait seule. Mais un problème aux jambes l’a un peu forcée à s’installer au manoir.

« Ma mère était très stricte et je n’ai jamais fumé. Je ne suis pas portée sur l’alcool non plus, sauf pour un verre de vin chez ma cousine, elle a marié un Italien, dit-elle pour expliquer sa longévité. On est très bien ici. »

Les autres pensionnaires, ce sont des ménagères, des fermiers, des employés d’usine. Plusieurs employés sont des neveux, des petites-nièces, des parents d’amis.

« Le bingo, c’était plus ou moins populaire, mais maintenant, c’est plein ! On en fait deux par semaine. »

C’est Mary Lou Gustin, 88 ans, une ancienne employée de The Gazette, qui gère la page Facebook et les FaceTime.

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Mary Lou Gustin

« Les gens n’ont pas d’ordinateur, ils ne connaissent pas tous ça », me dit-elle.

Quand elle n’est pas rédactrice en chef, Mme Gustin est peintre.

« J’ai peint le pont couvert de Fitch Bay, c’est le prix pour le gagnant du bingo. »

Il y a une aile pour les personnes avec des problèmes cognitifs, mais la plupart peuvent se déplacer facilement.

Comme elle est confinée, la cuisinière met un peu plus de soin à la finition, un peu plus de crème chantilly sur le dessert feuilleté, quelques demandes spéciales…

« C’est pas un peu long ?

– Pas du tout ! dit Mme Adams. On rit beaucoup, on apprend à se connaître mieux. Tout le monde participe. L’autre jour, on a lavé les fenêtres. C’est très familial, communautaire. Je pense que ça va être un gros plus pour tout le monde, cette expérience, on découvre les gens. »

Et on fait même de l’archéologie.