Une dizaine de CHSLD et de résidences pour aînés de la province ont plus du quart de leurs résidants infectés à la COVID-19 et sont classés « rouge » par le gouvernement. C’est ce que révèle une liste envoyée la fin de semaine dernière par Québec à des gestionnaires du réseau de la santé et que La Presse a obtenue. Le document, qui évolue chaque jour et que le premier ministre a refusé de rendre public lundi, offre un premier portrait global de la situation dans les 134 établissements pour personnes âgées touchés par la pandémie.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Intitulé « CHSLD et RPA ayant des résidants confirmés COVID-19 », le tableau est « un document de travail », explique-t-on au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). « Il permet au MSSS de voir quelles sont les zones chaudes dans le réseau. C’est l’objectif du gouvernement d’avoir un coup d’œil rapide sur la situation à tout moment. Le tableau n’est pas un outil utilisé pour compilation statistique, car il change régulièrement selon les nouvelles données récoltées partout en province. Puisque c’est un document de travail interne, nous ne le rendons pas public », a écrit le porte-parole du MSSS, Robert Maranda.

Puisque la situation évolue constamment, certaines données contenues dans le tableau ne sont donc déjà plus à jour. D’ailleurs, La Presse a noté quelques erreurs en vérifiant les données auprès des CIUSSS. Par souci de transparence, nous avons décidé de le publier.

Depuis des jours, La Presse et d’autres médias tentaient d’obtenir un portrait actualisé des éclosions dans les CHSLD et résidences privées pour aînés du Québec. Plusieurs lecteurs réclamaient aussi cette information, que Québec refusait de dévoiler.

Questionné lundi en conférence de presse pour savoir pourquoi il ne rendait pas ce tableau public, le premier ministre François Legault a mentionné que le document « change chaque jour ».

Je ne pense pas, là, qu’on va commencer à donner la situation des 2600 résidences.

François Legault, premier ministre du Québec

M. Legault a mentionné qu’une trentaine de résidences et CHSLD comptaient plus de 15 % de patients infectés. Une donnée qui coïncide avec le tableau obtenu par La Presse.

« Donc, ceux-là, on les a sous surveillance. Ça ne veut pas dire que la situation n’est pas sous contrôle, mais quand on a plus de 15 % de nos patients qui ont la COVID-19, là, c’est un défi à gérer tout ça. Donc, on les suit bien, ces trente-là », a dit M. Legault.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Des fleurs et un message ont été laissés pour un résidant du CHSLD Yvon-Brunet.

Classés « rouges »

En tout, ce sont 134 établissements, divisés en trois catégories, qui enregistrent des cas confirmés de COVID-19 dans leurs murs. Le Québec compte 2600 établissements accueillant des personnes âgées.

Dans les 10 premiers établissements, considérés comme « rouges » par Québec, entre 27 % et 57 % de la clientèle a reçu un diagnostic positif de COVID-19. Seize autres milieux de vie, classés « orange », luttent contre des éclosions touchant de 16 % à 24 % de la clientèle.

En pourcentage, le Manoir du Havre à Maria, en Gaspésie, arrive en tête de liste avec 57 % de ses bénéficiaires malades, soit 17 sur 30. Selon le CISSS de la Gaspésie, 3 usagers sont morts et 16 employés sont aussi infectés. « Quelques pistes d’hypothèse sont en cours, mais pour l’instant, la cause [de l’éclosion] n’est pas confirmée », indique la porte-parole Clémence Beaulieu Gendron.

En chiffres absolus, le CHSLD de Sainte-Dorothée, qui a fait la manchette la semaine dernière, demeure le pire foyer d’infection de la province avec 107 cas confirmés du nouveau coronavirus. C’est 55 % des bénéficiaires.

Également considérés comme « rouges » : le CHSLD Laflèche de Shawinigan, la résidence EVA de Lavaltrie, premier foyer d’éclosion au Québec, et le Manoir Liverpool à Lévis, placé sous tutelle par Québec.

Cinq établissements montréalais — le centre d’accueil Les Cèdres, l’Institut universitaire de gériatrie, les centres d’hébergement Yvon-Brunet et Alfred-DesRochers et le CHSLD Joseph-François-Perreault — complètent la liste des 10 endroits les plus touchés de la province.

À l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), les données indiquées au tableau ne semblent pas correspondre à la réalité sur le terrain. La présidente par intérim du Syndicat des professionnelles en soins de santé du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Françoise Ramel, indique qu’au moins la moitié des patients de l’IUGM seraient infectés par la COVID-19, alors que le tableau indique 39%. Les décès liés à la maladie y seraient aussi de plus d’une trentaine, alors que la donnée officielle du MSSS (donnée non indiquée dans le tableau) est actuellement de 5. Selon une source bien au fait du dossier, les statistiques à jour sur les décès ont pourtant été transmises quotidiennement à Québec. « Depuis le début de la crise, il y a beaucoup plus de décès que ce que l’on rapporte officiellement », affirme Mme Ramel.

Scène déchirante

Dimanche, des proches de résidants se sont présentés devant le centre d’hébergement Yvon-Brunet, à Ville-Émard, dans l’espoir d’y apercevoir l’être cher. France Boulet a pu saluer sa mère Georgette Laramée, 96 ans, à travers une fenêtre, ce qui a donné lieu à une scène déchirante.

Mme Boulet a appris il y a quelques jours que sa mère avait reçu un résultat de test positif. « Elle a toute sa tête. Elle s’ennuie beaucoup. » Sa fille est donc allée lui parler au téléphone devant l’édifice. « Elle était correcte. On lui a envoyé la main. »

Quelques heures plus tard, le choc. Le téléphone a sonné.

Ils nous ont dit qu’elle est en fin de vie. Quand on lui parle, elle dit qu’elle n’a pas mal, mais elle ne mange pas. Le problème, c’est qu’elle s’ennuie à mourir confinée dans sa chambre.

France Boulet, dont la mère réside au CHSLD Yvon-Brunet

La famille a reçu l’autorisation de lui rendre visite pour des motifs humanitaires.

« On est en train de discuter de comment on va faire ça. Elle dort beaucoup. On a peur qu’elle se réveille et nous voie tous avec nos masques. Elle va vouloir nous embrasser et elle ne pourra pas. On ne sait pas quoi faire », avoue France Boulet.

« Situation critique »

Le CHSLD Joseph-François-Perreault, dans l’est de la métropole, vit aussi une situation difficile. De nombreux employés sont tombés au combat depuis le début de la crise, et deux sources ont confié à La Presse que l’endroit a frisé la rupture de service au début du mois.

« On manquait de personnel soignant avant, c’est encore pire », constate l’infirmière auxiliaire Isabelle Tanguay. Elle commençait son quart de travail quand La Presse l’a rencontrée dimanche. Plusieurs résidants dont elle s’occupe ont contracté la COVID-19 au cours des dernières semaines.

PHOTO OLIVIER JEAN

Le CHSLD Joseph-François-Perreault a frisé la rupture de service au début du mois.

« J’ai appelé à maintes reprises pour dire qu’il faudrait mettre tous les gens positifs sur une aile et on me disait qu’on ne pouvait pas faire ça. Il y en avait un peu partout plutôt qu’ils soient regroupés. Ça s’est mis à se multiplier », déplore Mme Tanguay, qui travaille dans ce CHSLD depuis 30 ans.

Des résidants qui ont été déclarés positifs ont eu des contacts avec d’autres jusqu’à tout récemment, déplore l’infirmière, qui cite en exemple une femme qui allait de chambre en chambre.

C’est inacceptable. La personne se promène, mais ce n’est pas de sa faute, elle est démente.

Isabelle Tanguay, infirmière auxiliaire au CHSLD Joseph-François-Perreault

Cloé Gingras, étudiante en communications qui entame sa deuxième semaine comme préposée aux bénéficiaires, témoigne de situations crève-cœur. « C’est dur à voir. En deux semaines, on s’attache et c’est dur de voir l’état des gens qui diminue », confie la femme de 23 ans. Des résidants sont morts depuis son arrivée. « Mais on était là pour eux, ils ont eu des soins. »

Elle estime que les patients sont bien traités comparativement à ce qu’elle voit ailleurs dans les médias. « Ce n’est pas si pire ici », assure-t-elle.

Le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, qui chapeaute l’établissement, admet que les choses sont difficiles. « Nous sommes conscients qu’il s’agit d’une situation critique, tant pour les résidants, leurs familles que pour notre personnel. Il s’agit de notre CHSLD le plus touché. Nous avons avisé toutes les familles des résidants dès que le premier cas a été confirmé et les familles reçoivent au moins un appel ou une communication par Skype par semaine », assure le porte-parole Christian Merciari.

« Nous avons accueilli des résidants qui n’avaient aucun symptôme à leur arrivée. Soudainement, des résidants et des employés ont eu des symptômes de la COVID-19 et ont été testés positifs. À titre préventif, du personnel du CHSLD a également été mis en isolement et a fait l’objet d’un dépistage. […] Nous avons eu une journée très critique au début du mois d’avril, alors que près de 50 employés ont été mis en isolement à titre préventif. Grâce à la mobilisation et à la disponibilité du personnel et des gestionnaires des autres équipes du CIUSSS, il n’y a toutefois pas eu de rupture de services. »

Précision: contrairement à ce qui est inscrit dans la liste gouvernementale d'établissements touchés jointe à ce texte, La Seigneurie sur le fleuve de Varennes, où il y aurait un résidant infecté selon le document, ne compterait aucun cas de COVID-19. Son propriétaire réfute cette information, indiquant qu'une résidante transférée de cette résidence vers une autre dans les derniers mois aurait été infectée à son nouveau domicile, où il y a neuf cas rapportés, ce qui explique l'erreur.