Soudainement, on ouvre les yeux. Tout d’un coup, on aperçoit tous ces gens invisibles. Les préposés, les infirmières auxiliaires. Ceux qui sont là au bout du chemin. Celles qui lavent, soignent, habillent les oubliés. Tous ces gens qui sont là quand il n’y a plus personne d’autre…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il arrive quoi, s’ils partent ?

Il arrive Herron. Des plaies, du sang, de l’urine, des morts…

On les voit, tout d’un coup, ils apparaissent. Ils ont un masque approximatif. Ils ont un accent africain. Ou latino. Ou haïtien. C’est la première ou la dernière ligne, ça dépend d’où on regarde. J’en connais qui sont passés par le fameux chemin Roxham.

Connaissez-vous le 4/15 ? C’est du temps partiel de travail dans le jargon de la Santé : quatre jours par quinzaine. Et des jours sur appel.

Plus on est au bas de l’échelle, plus on risque de faire du 4/15.

On vit comment, sur du 4/15 ? Comme on peut. On fait des ménages. On fait d’autres jobs en attendant. On ne se plaint pas. On passe inaperçu. Même syndiqué, on ne fait pas trop de grabuge.

Une histoire parmi mille.

Elle travaille dans un CHSLD « chaud ». Immigrante. Il y a des COVID-19 dans l’établissement. Elle a peur. Peur de l’attraper. Peur de perdre sa job.

Pas de symptômes, mais il y a tant de malades… On dit qu’on va la tester. Qu’on testera tout le monde… Elle attend encore. Il manque de monde partout, tout le temps, depuis bien avant la crise. Quand il en manque trop, on appelle une agence. Les remplaçants ne connaissent pas la place… Posent des questions tout le temps… Ils cherchent les trucs… C’est où, ceci, c’est où cela… Ça aide à moitié. Et on recommence après.

Aussi, elle travaille – travaillait – dans un salon de massage de temps en temps. Vous savez, ceux annoncés en rez-de-chaussée avec une petite enseigne au néon mauve ?

Oui, ces massages-là.

« C’est un autre sujet complètement… mais pas tant que ça… »

Un autre me parle d’un « esclavage des temps modernes ».

Il exagère, il exagère sans doute…

***

La religion, comme ton village, tu as beau partir très loin, il en reste en toi pour toujours.

Ce n’est pas à Pâques que je pense aujourd’hui, c’est aux messes sombres du Vendredi saint. Cette marche héroïque vers la mort, après un procès injuste.

Porter sa croix…

Il y avait dans l’histoire Simon de Cyrène, un personnage secondaire. Même pas secondaire. Un figurant.

Il arrive quand Jésus avance avec sa croix, vers le mont du Calvaire. On dit à Simon de porter un peu la croix, sinon on n’en finira jamais.

Cyrène, ville de Libye. Dans les peintures chrétiennes, on le représente parfois en Noir d’Afrique. Celui qui porte « la Croix du Fils », comme dans le poème de Francis Jammes, que chantait Brassens, un fier mécréant…

Je pense à tous ces gens seuls, malades, qui portent leur croix.

Je pense à tous ceux, invisibles, mal payés, mal traités, qui sont là au bout du chemin. Qu’on envoie porter un peu leur croix.

Ils ont le même visage.

***

Quand on aura fini les enquêtes, on aura trouvé des responsables, peut-être même des coupables.

De ces gens qui ont fait preuve d’une « insouciance déréglée ou téméraire à l’égard de la vie ou de la sécurité d’autrui », comme dit le code au chapitre de la négligence criminelle.

Il y aura des permis retirés, des gens montrés du doigt. Condamnés. Il y aura de nouveaux règlements. Des inspecteurs.

C’est tout à faire, évidemment.

Il faudra aussi se regarder.

Collectivement.

Individuellement.

Penser un peu mieux à ces « malheureux dont les bras ne purent s’appuyer sur une amour humaine ».

Et aux femmes, aux hommes, qui sont là quand il n’y a plus personne.

Ceux qui sont aujourd’hui des Simon de Cyrène.