Au bout de la dernière route du parc industriel de Saint-Hyacinthe, il y a un grand entrepôt plein d’équipement médical. Il y a aussi un homme qui ne comprend pas ce qui se passe.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

« J’ai l’équipement pour décontaminer des CHSLD, je suis appelé régulièrement quand il y a des éclosions, je me disais : on va être débordés ! Mais il ne se passe rien… »

Sylvain Rodier dirige une petite entreprise familiale, RTM Médical, qui vend et qui répare à peu près tout ce qu’on trouve dans un centre de soins de longue durée. Baignoires, sièges adaptés, bras mécaniques, leviers… Ils sont à l’équipement médical ce qu’UAP est aux pièces automobiles : ils ont le bout de tuyau, le joint, la vis pour à peu près n’importe quoi. Des trucs qu’il a lui-même imaginés, bien souvent.

« Oui, patenteux, créatif, on peut dire ça… »

Ils ont surtout trois « unités mobiles de décontamination » qui sillonnent le Québec au gré des éclosions de gastro, de grippe et de toutes les saletés qui peuvent se propager dans un CHSLD.

Sylvain Rodier nous a fait une petite démonstration, au photographe Bob Skinner et à moi.

En gros, c’est un mélange de lave-vaisselle géant et de lave-auto miniature, un truc manufacturé au Wisconsin, installé dans un camion.

On y met un fauteuil roulant, ou un chariot de service, des porte-soluté, des chaises, etc. Et en trois minutes, ça sort décontaminé.

Et lui qui reçoit toujours des appels quand une éclosion infecte un centre en temps normal… n’en reçoit aucun depuis trois semaines.

Il appelle partout, remue ciel et terre…

« Les gens doivent être trop occupés, je comprends ça, mais moi, je ne sais plus quoi faire, alors on vous a appelés… »

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L’histoire de cette petite entreprise ingénieuse et de ces unités, c’est aussi un peu celle de la gestion du système de santé au Québec.

Au départ, M. Rodier devait vendre ces machines pour que les CHSLD nettoient eux-mêmes leur équipement. Mais la réforme Barrette a eu pour conséquence d’annuler presque toutes ses commandes.

« Moi, M. Barrette, je le connais pas, peut-être que c’était bon, peut-être que c’était pas bon, son affaire. Mais ce que je sais, c’est que je devais en vendre 40-45, j’en ai vendu une dizaine. »

Parce qu’évidemment, ces trucs-là ne sont pas donnés. Entre 20 000 $ et 35 000 $.

« Ils disent : on va nettoyer à l’interne. Jusqu’à tant qu’il y ait une éclosion… »

C’est comme ça qu’il a eu l’idée de ces unités mobiles, qu’il dépêche sur place en cas de crise. Il s’installe dans le parking, ou entre l’équipement, et désinfecte tout le mobilier.

« C’est là que ça coûte cher, dans une éclosion : ils doivent fermer un étage pour que ça ne se propage pas, engager un agent de sécurité, faire faire du temps supplémentaire, etc. Mais le plus grave, il y a des gens qui sont malades, qui se retrouvent à l’hôpital longtemps, avec des coûts encore, des souffrances, des morts… »

Le personnel, aussi consciencieux soit-il, ne peut pas éradiquer les bactéries et les virus aussi bien que ses systèmes, dit-il.

Il nous montre tous les recoins où peuvent se cacher les micro-organismes et comment on ne peut pas en venir à bout en lavant la surface avec une guenille.

« Quand vous rentrez à la maison, êtes-vous devenu maniaque de la propreté ?

 – Bien, disons que…

 – Je vous confirme que oui ! dit son fils Raphaël, 18 ans.

 – Les centres qui ont l’équipement, on n’en entend jamais parler. Je ne vous dis pas qu’il n’y a aucun risque, mais beaucoup moins. »

Ironiquement, ceux qui n’ont pas acheté l’équipement sont devenus souvent des clients désespérés les jours d’éclosion.

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Cet hiver, quand il a vu les premiers cas de COVID-19 se propager à l’étranger, il s’est dit : « C’est sûr, ça s’en vient ici ». Il s’est préparé en conséquence, a commandé de l’équipement, des séparateurs, des civières et des outils de décontamination. Il était prêt pour le combat.

Mais c’est le calme plat…

« Je fais pas ça pour l’argent, je suis pas là pour ambitionner, j’ai pas augmenté mes tarifs, c’est une aide à la population, faut s’en sortir le plus vite possible, limiter les cas. Mes gars sont, pour la plupart, au chômage, ils m’appellent, ils veulent travailler : ‟Pis, pis, qu’est-ce qu’on peut faire ?” On veut en faire plus, on veut aider… Ça m’enrage un peu. Juste une éclosion, ça coûte une fortune en vies humaines, en dollars. Moi, je suis un fier entrepreneur québécois, on veut encourager l’économie locale, je sais que François Legault comprend ça. »

La logique du moindre coût, souvent, coûte plus cher à long terme, dit-il. Ce qui est économisé dans un centre une année finit par tomber dans le budget de l’année suivante, ou dans celui d’un hôpital.

Après sa démonstration, je lui fais remarquer combien son entrepôt plein de milliers de morceaux de toutes sortes est propre.

« Pas à mon goût », dit Sylvain Rodier.

On se salue à distance réglementaire. Il a dans le visage un mélange d’exaspération, d’agitation et de dépit, un peu comme un pompier stationné en caserne pendant qu’on crie au feu. Confiné en habit de Ninja.