Vous profitez de la pause pandémique pour faire du vélo de route, de la moto, du cheval, du VTT, du patin à roues alignées, du hoverboard, du skateboard ou simplement pour vider vos gouttières ?

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Ce n’est probablement pas le meilleur moment pour faire tout ça. Parce que ces activités sont à risque de provoquer des chutes…

Et qui dit chutes, dit fractures.

Et vos fractures risquent de ne pas être aussi bien soignées qu’à l’habitude. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les orthopédistes québécois.

D’abord, hier, j’ai parlé avec la Dre Nathalie Kouncar, qui m’a contacté, au nom des 10 chirurgiens orthopédiques de son hôpital, la Cité-de-la-Santé de Laval. Ils avaient un message à passer. Ils avaient même rédigé une lettre.

« Êtes-vous intéressé à la lire ?

— You bet… »

La lettre a été écrite par le Dr David Baillargeon et cosignée par les Drs Nathalie Kouncar, Alain Quiniou, Philippe Dahan, Nathalie Hamel, Sarantis Abatzoglou, Josianne Lépine, Gabriel Jomphe-Beaumont, Maxime Beaumont-Courteau et Louis Roy ; en voici quelques extraits : 

« Un esprit sain dans un corps sain, tel est l’adage… Étant chirurgiens orthopédiques, nous y sommes très sensibilisés. Nous prônons tous la pratique des activités de loisirs et sports. EN TEMPS NORMAL… »

Les majuscules sont dans la lettre, pas de moi.

« Or, nous ne sommes pas en temps normal, la situation de pandémie que nous vivons présentement se comparant à celle d’une guerre. Les ressources matérielles et humaines sont dangereusement limitées.

« Les cliniques d’orthopédie sont réduites au maximum afin de minimiser le contact de patients à l’hôpital. Les salles d’opération ne servent présentement qu’à opérer d’extrêmes urgences, les lits d’hôpital ayant été libérés pour les patients atteints de la COVID-19. Heureusement, certaines chirurgies de cancer vont probablement reprendre sous peu, afin de sauver des vies collatérales à la COVID-19.

« Les orthopédistes de la Cité-de-la-Santé recommandent donc à la population de minimiser les risques de fractures associés à certaines activités en ces temps incertains. Il faut y penser deux fois avant d’aller faire un tour de moto, de déneiger son toit, d’être au bout de l’échelle pour nettoyer ses gouttières, de faire du vélo, de l’équitation, du patin à roues alignées, du hoverboard, etc. Bref toute activité qui comporte un risque de blessure (mineure ou majeure) qui nécessiterait une visite à l’hôpital, une chirurgie et une hospitalisation. Pensez-y : nous n’aurons peut-être pas de lit pour vous. »

***

Après avoir lu la lettre des orthopédistes de la Cité-de-la-Santé, je me suis dit que tant qu’à chroniquer sur le traitement des fractures en temps de pandémie, aussi bien sonder le Dr Jean-François Joncas, président de l’Association d’orthopédie du Québec. Je l’ai trouvé à Sherbrooke, où il pratique.

Or, il se trouve que le Dr Joncas venait juste d’envoyer une lettre au Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique, au sujet des activités à risque de provoquer des chutes et des fractures…

La lettre du 2 avril commence avec les chutes à moto, particulièrement nombreuses au printemps.

Les blessures reliées à ce type d’accident sont malheureusement souvent très sévères et nécessitent énormément de soins médicaux et occupent une partie importante des ressources hospitalières.

Extrait de la lettre du Dr Jean-François Joncas

Le Dr Joncas, qui parle pour les 389 orthopédistes du Québec, demande au Dr Arruda d’utiliser sa tribune quotidienne de 13 h pour « faire appel au bon jugement et surtout à la retenue des motocyclistes » pendant cette période où tant de ressources médicales sont consacrées à lutter contre la COVID-19.

« Évidemment, écrit le Dr Joncas, les amateurs de VTT, motocross, équitation, escalade et autres activités où le risque de blessures sérieuses est présent pourraient également être interpellés. »

***

J’ai parlé à trois des signataires de la lettre des chirurgiens orthopédistes de la Cité-de-la-Santé, hier : la Dre Kouncar, le Dr David Baillargeon et la Dre Nathalie Hamel. Tous ont insisté sur le caractère exceptionnel de l’époque pour expliquer leur appel au public à modérer ses transports.

Le printemps est d’ordinaire une saison où les Québécois sortent de leur tanière après un long hiver, nous recommençons à vivre, à bouger, nous « travaillons autour de la maison », nous sortons vélos, motos, patins à roues alignées…

Et nous nous cassons la gueule.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Les chutes à moto sont particulièrement nombreuses au printemps.

« On a un bon achalandage au printemps, dans les mois d’avril, mai, juin, dit la Dre Kouncar. C’est un moment qui est occupé en chirurgie orthopédique. »

Même son de cloche chez le Dr Baillargeon : « Le printemps, dit-il, les “week-end warriors” sortent : vélo, basket, soccer, moto. Les gens revivent, au printemps. J’ai vécu en Californie et ce n’est pas le même phénomène, il n’y a pour ainsi dire pas de saison… »

La Dre Nathalie Hamel, elle, a une affection particulière pour les sports équestres. Elle monte à cheval. Elle a des chevaux. Elle offre la pension à des chevaux. Elle sait aussi que c’est un sport propice aux chutes.

« J’ai donc communiqué avec l’association Cheval Québec pour les prévenir des risques actuels liés aux sports équestres. Mais je dirais que ça s’applique à toutes les activités qui sont à risques de chutes et de fractures, comme la moto, le vélo, le patin à roues alignées, le hoverboard, la planche à roulettes. Autant d’activités qui nous fournissent beaucoup de patients, disons… »

Tous les chirurgiens auxquels j’ai parlé pour cette chronique sont formels : si vous tombez et que vous vous infligez une fracture – ou des fractures –, vous allez être soigné…

Mais vous ne serez peut-être pas aussi bien soigné qu’il y a trois semaines. 

Pour trois raisons : 

1. Les salles d’opération sont rationnées dans la plupart des hôpitaux, pour faire face à une vague de patients COVID-19. En chirurgie orthopédique, on se concentre donc sur les cas les plus urgents.

2. Toutes sortes d’équipement, de matériel et de médicaments sont rationnés.

3. On veut limiter au maximum le nombre de personnes qui entrent dans les hôpitaux et qui en sortent, pour limiter au maximum la propagation de la COVID-19.

Donc, si vous vous infligez une fracture en tombant à vélo, d’une échelle ou d’un cheval dans le contexte pandémique, vous allez être soigné.

« J’insiste, dit la Dre Nathalie Kouncar, ce n’est pas qu’on ne traitera pas les gens. C’est que le soin ne sera pas aussi optimal. »

Ce qui était très bien corrigé en chirurgie risque de l’être moins bien par plâtre, par exemple.

Le Dr Baillargeon : « Le but n’est pas de faire paniquer la population, de dire que si les gens se blessent, ils vont mourir. Non, ce qu’on dit, c’est : gardez-vous une petite gêne en faisant du sport, par exemple. Ou pour déneiger le toit. Parce que l’offre de services n’est plus la même en chirurgie orthopédique, nous ne sommes plus dans le même monde qu’il y a trois semaines. »

Bref, personnellement, ma décision est prise : mon vélo va continuer à ramasser la poussière pendant encore un petit bout de temps.