Quand on conduit ce que dans le métier on appelle un « 53 pieds », on n’est pas le gars le plus populaire sur une autoroute.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

« Je me fais tout le temps envoyer des doigts d’honneur, klaxonner », me dit Abdellah, qui conduit une de ces immenses remorques de Dugas Transport.

Ça, c’était avant la crise.

« C’est incroyable, maintenant les gens m’envoient des pouces, me sourient, on dirait que les gens comprennent ce que c’est, un camionneur…

« Je me sens utile à la société. Et enfin je peux dire : j’ai l’honneur d’être camionneur ! »

D’habitude, il livre des fruits et des légumes dans des supermarchés. Aujourd’hui, c’est ce qu’ils appellent « de l’épicerie » : boîtes de conserve, céréales, mayo, bref, tout ce qui n’est pas frais.

Il m’explique que les ventes folles dans les marchés, au lieu de le faire travailler plus, l’obligent à faire moins d’heures.

« Au lieu de fournir trois épiceries, j’en fais une seule, parce qu’il y a tellement de stock à livrer, on n’a pas le temps d’en faire plus. »

Nous sommes à Ange-Gardien, samedi, dans le stationnement géant derrière le classique Resto/bar 55, qui tient son nom, vous l’aurez deviné, du numéro de sortie de l’autoroute 10, et Ange-Gardien, ben, des anges gardiens.

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Le Resto/bar 55, à Ange-Gardien, est « le rendez-vous des camionneurs qui sillonnent l’Amérique », écrit Yves Boisvert. Il est désormais fermé, pandémie oblige.

Le 55, c’est le rendez-vous des camionneurs qui sillonnent l’Amérique. On peut dormir tranquille derrière, dans son camion ou au motel, on peut aller prendre le repas du jour tout chaud que vous apportent des serveuses souriantes à l’immense comptoir en U, où tu manges seul, mais avec plein de monde. On peut prendre une douche aussi.

Mais tout ça est fermé, à part le dépanneur, et le stationnement est désert. Des employées du dépanneur nettoient rigoureusement les pompes à essence, toutes occupées en temps normal, mais à peine visitées ces jours-ci.

Le soir, on en voit encore venir caler leur camion-remorque au fond, près du bois. Autrement, ne restent que quelques gars de motocross et de quatre-roues qui viennent jouer dans la boue le long de l’autoroute.

***

Une voiture de patrouille de la SQ arrive. S’approche de nous. Abdellah est dans son camion, a baissé la vitre pour me parler. Le policier s’interpose entre nous et interpelle le camionneur.

« Hé, merci pour ce que vous faites, on a besoin de vous, les camionneurs, lâchez pas !

– Merci…

Le camionneur est touché.

– Au fait, t’as pas vu un gars avec des cheveux longs, des bottes rouges ?

– Vu personne… »

Les deux se saluent, et dans cette main envoyée, il y a plus que les politesses d’usage, plutôt une accolade invisible entre gens de « services essentiels ».

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De l’autre côté de la route, Guy Savard est installé pour manger son « pour emporter » dans le siège passager de son camion. Il écoute comme tous les jours le point de presse du gouvernement.

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Guy Savard déguste son repas dans le siège passager de son camion, à Ange-Gardien.

« Vous transportez quoi ?

– Des poussins.

Vingt-sept ans à transporter des poussins.

– Il entre combien de poussins là-dedans ?

— 60 000… »

Chaque jour, ce camionneur de Sollio Agriculture (ex-Coop fédérée) va au couvoir de Victoriaville, embarque des poussins vieux d’un jour et va les livrer chez des éleveurs, qui en feront des poulets, un peu partout dans le sud du Québec.

« Ça prend combien de temps faire un poulet ?

– Ça dépend de la grosseur de poulet que tu veux…

Il en livre facilement 200 000 par semaine.

– Ça fait 10 millions de poulets par année, juste pour vous, ça !

– Faut ben nourrir le monde… »

Les semaines sont longues, 65, 70 heures. Déjà, il manquait de camionneurs. Le travail n’a pas tellement changé, c’est juste un peu plus compliqué à l’embarquement et au débarquement.

Aussi, y a plus de toilettes ouvertes nulle part, ou presque. Plus de restaurants pour s’asseoir non plus.

« Vous mangez quoi, là ? »

Il me montre en riant une boîte de poulet Benny’s.

« Faut ben protéger nos jobs ! »

D’autres divisions de l’entreprise, qui comprend Olymel, ont obtenu une augmentation de salaire.

« Nous, ils nous donnent une boîte de poulet congelé par semaine, des ailes, ou des poitrines… Ma femme m’a dit : arrête d’en apporter, y a plus de place dans le congélateur. La dernière que j’ai eue a été congelée en avril 2019. J’aimerais mieux 2 $ de l’heure de plus, moi aussi… »

Un des problèmes majeurs en ce moment, c’est la fermeture de plusieurs abattoirs, de porcs et de poulets notamment. Forcément, la production va diminuer.

Mais pour le moment, ça roule à fond.

« On donne la claque, on est dans les services essentiels… »

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Un autre interminable camion vient de s’arrêter dans le parking derrière le 55. Roch Paquette en descend et va se chercher un repas au A&W. Il a dormi à Belleville, en Ontario, après avoir pris une cargaison à Mississauga. Du jus. Ben, ben, ben du jus.

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Roch Paquette, devant son camion de Transport Robert, à Ange-Gardien, dans le stationnement géant derrière le Resto/bar 55

D’habitude, il conduit des plateformes « ouvertes » et livre des marchandises, des matériaux de construction, pour Transport Robert.

« Là, la priorité, c’est la nourriture. »

Pendant qu’on jase et qu’il m’explique que les clients, souvent, ne veulent même plus toucher aux papiers des bons de commande, j’aperçois un homme qui fait le tour du A&W sur un quadriporteur.

Il s’appelle Marcel Dion. Il a 82 ans. C’est ici que chaque matin, de 8 à 10, il retrouvait sa « gang de p’tits vieux » pour faire la revue de l’actualité et des nouvelles d’Ange-Gardien.

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Marcel Dion, aux commandes de son quadriporteur

« La dernière fois, le 14 mars, on était juste deux… Ça m’a ouvert les yeux. J’ai compris que c’était la dernière fois. »

Parlant d’yeux, il a eu une mauvaise nouvelle dans le temps des Fêtes.

« J’ai perdu mon permis de conduire en janvier, à cause de ma vue qui baisse. Dégénérescence maculaire. Je me suis acheté ça pour me promener [il montre le quadriporteur].

« Pas de char, t’es comme en prison ! Ben là, avec tout ça, ça me fait deux prisons… »

Il vire de bord et roule vers le village.